AKA : la construction d’un univers artistique

 

 

« C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche. […] La peinture est une organisation de formes et de couleurs, ça, tout le monde l'a dit, mais j'ajoute : sur laquelle viennent se faire et se défaire les sens qu'on lui prête." Pierre SOULAGES, Le Point, 15/10/2009, cité par Jean Pierrard.

 

                          

Ka est le nom d’artiste que s’était choisi initialement Anne-Karine Derenne qui, plus récemment, semble lui préférer Aka.

Ka. Un raccourci emblématique qui claque comme le tambour des anciens esclaves et résonne comme une énigme.

Un questionnement abrupt qui nous invite au déchiffrement en se limitant à la  seule marque de l’interrogation créole : « ka ki la ? » (Qui est là?)

A moins qu’il ne s’agisse d’un sésame magique, d’une clé, « Ka ! », donnant accès à l’art d’une sculpteuse-peintre secrète ?

Qu’il s’agisse, avec Ka, de l’inversion des initiales de son prénom composé ou, avec Aka, du redoublement de la voyelle A enserrant l’étrangeté d’un K., ces pseudonymes voilent une artiste en l’entourant de mystère. Un mystère qui semble assimiler la pratique artistique au domaine du sacré. Le Ka chez les Egyptiens ne désignait-il pas d’ailleurs l’énergie vitale qui anime l’homme et perdure après la mort ?  Une sorte de double spirituel chargé de guider ses actions.

Le choix d’un surnom est loin d’être innocent. S’y superpose, comme dans un palimpseste, une pluralité de sens qui interfèrent dans notre approche des œuvres.  S’adonnant depuis 1998 à la sculpture sur grès,  Anne-Karine Derenne a ensuite été intéressée par la photographie, avant d’aborder plus récemment la peinture. Sa pratique s’oriente de plus en plus vers un art contemporain qui l’autorise à une plus grande liberté pour rendre compte de réflexions en cours dans lesquelles abstractions et sensations se conjuguent. En résultent l’utilisation de techniques mixtes et la réalisation d’œuvres que l’on pourrait qualifier d’installations. Karine cherche, expérimente. Ses créations qui oscillent entre épure et surcharge de sens, portent la marque d’une authenticité, d’une présence intérieure. Elles sont habitées.

Utilisant l’encre de Chine, les peintures de Ka se veulent signes. Elles empruntent aux idéogrammes chinois leur apparence visuelle, tout en restant illisibles puisque que ne renvoyant à aucune représentation formelle. Illisibles, mais non indéchiffrables.  L’effet recherché semble être d’attirer progressivement le regard vers un espace de plus en plus lointain, la blancheur de la page. Révélant ainsi au-delà de la surface plane une profondeur insoupçonnée. D’abord attiré par la présence fréquente d’une tâche rouge, le regard distingue ensuite de larges coups de pinceau noirs, lesquels semblent se superposer à des griffures, à l’arrière plan, exécutées à la pointe. Ce qui semble avoir intéressé l’artiste, c’est la possible résistance de l’encre à imprégner le papier, ou au contraire la capacité de celui-ci à absorber l’encre, sa porosité. En résulte parfois une prégnance irrégulière du noir qui se fluidifie et se dilue jusqu’à atteindre une transparence qui autorise alors l’émergence de formes fortuites. Ailleurs, la pénétration de l’encre s’effectue par ramification, irriguant le papier comme le feraient des vaisseaux sanguins. Un autre procédé est révélateur de ce rôle que le hasard peut exercer. Il s’agit des tâches résultant de jets d’encre qui émaillent certaines compositions et les animent en quelque sorte à la façon de cellules se multipliant de façon incontrôlable. A travers la mise en œuvre d’un tel processus, l’artiste ne cherche-t-elle pas à appréhender le fonctionnement complexe de cette « organisation de formes et de couleurs […] qui viennent se faire et se défaire […] », et qui renvoie à l’organisation de la vie elle-même ? Derrière l’apparence abstraite d’une écriture cryptée, ce sont les gestes mêmes, et donc le corps de l’artiste comme possédé par un pro-jet qui lui échappe, que l’on peut lire. La peinture garde la trace et les vibrations de l’énergie  qui l’anima. Peut-être aussi celle d’une certaine souffrance intérieure liée au choix du blanc, du noir, couleurs de deuil, et du rouge ?

Ces peintures à l’encre datent de 2010. Fin 2012, les sculptures et les photographies d’Aka vont prendre une nouvelle orientation formelle. Le motif de la main inspire à plusieurs reprises le travail de l’artiste : main du Créateur qui actionne un homme-marionnette au pied d’une croix, mains qui tiennent la terre (sur laquelle dort un enfant) dans leurs paumes, ou encore main perforée par un pieu. Mains d’homme et mains de travailleur. Le hasard lié à l’incendie d’une case voisine, fournit à Aka l’idée d’utiliser des bouts de planches carbonisées en les associant à ses sculptures. Pour jouer des contrastes entre le grès poli, et le bois brulé, entre un noir qui dramatise et diabolise, et le (presque) blanc qui innocente. Parallèlement, l’artiste réalise une série de photos concernant des objets ou l’intérieur de cases à l’abandon. Une attention particulière est accordée à des lieux ou objets habituellement  considérés comme sans intérêt et qui, pourtant, témoignent d’une vie antérieure. Non contente de capter leur image, Aka va faire siennes quelques unes des planches à demi calcinées. L’unique battant d’une vieille porte, en partie rongé et troué, se dresse, tel un vieillard solitaire surgissant du passé de toute sa stature, la boule blanche d’une poignée de porcelaine contrastant avec la noirceur du bois. C’est encore à une autre époque que renvoient les ressorts d’un sommier métallique pris en gros plan. Un lit naufragé d’une histoire oubliée, mais auquel Aka redonne vie et dignité. Ailleurs, une planche rescapée bien qu’à demi dévorée par le feu sert de support à une sculpture en grès. Celle d’un buste d’homme, démembré et sans tête. Au contraste des couleurs s’ajoute ici la rencontre hasardeuse de deux  styles que tout oppose : l’arte povera pour le support et la statuaire grecque pour le buste. Ce torse vide semble avoir appartenu à un héros athlétique qui aurait ensuite disparu ne laissant de lui que cette empreinte corporelle. Comme une moulure mortuaire. Fixé à même la planche, ce buste n’est pas sans rappeler certaines pratiques destinées à conjurer le mauvais sort, et fait aussi penser à un ex voto. L’effet  produit reste toutefois ambigu en raison de la présence indéniable d’humour dans une installation destinée, au final, à délivrer un message écologique. Un humour que l’on pourrait rapprocher des surréalistes, voire même de Marcel Duchamp. Intitulé « Dépendance », le buste se prolonge par un réceptacle, qui évoque davantage un urinoir qu’un cendrier destiné ici à recueillir les mégots de cigarettes du public. Un public de fumeurs « dépendants » dont les poumons sont à l’image du bois du support, noircis et rongés. Un paquet de Camel est fiché par une lame de fer au dessus du buste, tandis qu’un extincteur repose aux pieds de ce dernier. Si l’artiste engage son art dans le combat de la lutte anti-tabac, on ne peut pour autant réduire sa sculpture à ce seul message. L’humour opérant, comme nous l’avons vu, un certain brouillage. En dépit du rappel de la leçon sur les méfaits du tabac entraînant l’interdiction de fumer dans les lieux publics, Aka semble revendiquer, à travers sa démarche artistique, une liberté s’accordant mal avec des interdits. 

Si Karine Derenne cherche parfois à dédramatiser un sujet en introduisant une certaine dose  d’humour, elle peut aussi s’adonner à une réflexion de nature plus ouvertement philosophique. En témoigne une sculpture, « Espace-temps », de grand format et datant elle aussi de novembre 2012, élaborée à partir de cerclages rouillés de récupération. Là encore, il s’agit d’une sculpture-installation formée de trois cercles de tailles différentes emboités les uns dans les autres. Les deux plus petits cercles sont suspendus à un troisième, beaucoup plus grand –un cercle non fermé- à l’aide d’une chaîne.  L’ensemble suggère le fonctionnement mécanique d’un univers que l’on actionne en remontant, à l’aide d’une manette, des rouages reliés à un balancier. « L’Univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horlogerie existe et n’ait pas d’horloger » disait déjà Voltaire. De fait, cette sculpture tente de résoudre artistiquement la difficulté consistant à créer une forme à partir du vide. Et à maintenir en équilibre cette architecture improbable. Par ailleurs, si le cercle est à la fois un symbole d’éternité, n’ayant ni commencement ni fin, ainsi qu’un symbole de perfection évoquant alors la toute puissance divine, il peut aussi être un symbole d’enfermement. L’Espace-temps représenté ici à travers l’emboitement de trois cercles dont le troisième offre une brèche est riche d’interprétations. Ne peut-il suggérer la possibilité d’échapper au cycle de la roue du temps dans laquelle vie et mort s’enchaînent inexorablement ? Refus d’enfermement, d’allégeance ou de positionnement à tel ou tel courant, la béance de ce cercle affiche une revendication de liberté. Peut-être aussi un droit au discontinu, au dispersement.

Aka poursuit librement l’exploration entreprise de champs artistiques divers en s’adonnant tout récemment à l’acrylique et à la peinture à l’huile. Ses créations témoignent de recherches pour trouver un équilibre entre des forces et des tensions contraires, que celles-ci soient formelles ou spirituelles. Peut-être aussi son travail lui permet-il de s’interroger sur elle-même et, en cherchant à se connaître, de mieux comprendre ce  qu’elle fait. Toutefois l’art n’est pas pour Aka un repli sur soi. Il sollicite une réactivité née de la rencontre des œuvres avec un public. En attente de sens et sans interprétations extérieures celles-ci restent inachevées. Quant aux propositions d’interprétations, permettront-elles à Aka, à l’image de ce qu’affirme Pierre Soulages,  de voir plus clairement ce qu’elle cherchait? Il reste que cette entreprise, postérieure à la création, de construction et de déconstruction de sens concrétise la réussite de son travail. Elle témoigne de la vie propre d’une œuvre qui, pour partie pendant sa réalisation, mais surtout une fois achevée et exposée, échappe à son créateur. Celui-ci, plus renseigné, peut alors reprendre ses recherches, non pas en revenant sur les mêmes questionnements, selon la figure du cercle, mais en les engageant différemment, à un niveau légèrement supérieur,  selon cette fois une figure qui s’apparente à la spirale. Des recherches qui nous font pénétrer un peu  plus en profondeur dans un autre monde : l’univers à la fois sensible et spirituel d’Aka.

 

                                                                                                                                        Scarlett JESUS, critique d’art, 3 novembre 2013.

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