L’Enigme du retour  de Dany LAFERRIÈRE: une Poétique de l’énigme

 

A quelle énigme Dany LAFERRIÈRE, tel Œdipe entrant dans Thèbes,  se trouve-t-il confronté lors de ce retour en Haïti ? Quel mystère ou encore quel secret sera-t-il révélé à l’issue de la lecture de son roman ?

Assurément le titre de ce nouveau roman n’est pas anodin et l’on sait avec quel soin Dany LAFERRIÈRE choisit toujours ses titres. Il a pu opter, dans le passé, pour des périphrastiques présentant tel roman comme un manuel de savoir-faire (Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer). Ou à l’inverse, suggérer par la création d’un mot-valise oxymorique, la fusion de deux notions opposées, l’Amour et la Mort (Eroshima). Il nous a également habitués à des titres  plus légers, aux allures d’invitation  au Carpe diem (Le Goût des jeunes filles, Le charme des après-midi sans fin), ou posant une interrogation ambiguë (Cette grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme ou un fruit). Dans tous les cas, ses lecteurs  se trouvent confrontés à une énigme dont ils attendent la révélation à l’issue de leur lecture.

L’Enigme du retour n’échappe donc pas à cette règle, ne serait-ce que par les prolongements polysémiques d’un tel titre. La référence à la confrontation d’Œdipe et du Sphinx s’impose, d’autant que comme Thèbes, la peste semble s’être abattue sur Haïti et que ce retour s’effectue immédiatement après la mort du père du héros…  que ce dernier n’a pratiquement pas connu. On peut aussi penser à des références bibliques, au Retour de l’Enfant prodigue, en particulier. La distanciation adoptée face aux événements relatés témoigne, par ailleurs, d’un art de vivre proche de la philosophie que Nietzsche a qualifié d’« Eternel retour » et qui pourrait se résumer par la formule : « Mène ta vie comme si tu pouvais souhaiter qu'elle se répète éternellement". Enfin, la référence explicite au Cahier d’un retour au pays natal  d’Aimé CÉSAIRE, et l’écriture poétique adoptée, s’inscrivent dans une littérature de l’exil, et font écho à L'Énigme de l'arrivée du romancier V.S. NAIPAUL et du peintre Giorgio De CHIRICO.

Son précédent roman, Je suis un écrivain japonais, se donnait à lire comme une Poétique de l’écriture à travers la mise en abyme d’un écrivain qui, sur le point de rédiger un roman, en avait déjà trouvé le titre, avant même que la première ligne n’en soit écrite. Le titre de son dernier roman, L’Enigme du retour va-t-il nous éclairer a contrario ? En effet, Dany LAFERRIÈRE  clamait jusqu’alors son refus de se voir étiqueter écrivain « haïtien » : « Je suis étonné de l’attention que l’on accorde à l’origine de l’écrivain (…) quand un Japonais me lit, je deviens immédiatement un écrivain japonais ». A la question de l’origine, « D’où viens-tu ?», l’écrivain disait préférer questionner son « destin » de façon dynamique, en posant la question « Où vas-tu ? ». Or, le « retour » dont il va être question, après plus de trente ans d’exil, relate un périple qui, de Montréal à Baradères en passant par New-York et Port-au-Prince, s’apparente à l’Odyssée d’Ulysse revenant sur son île.

Ainsi, le « voyage » que Dany LARERRIÈRE effectue n’est pas celui d’un jeune homme. Et il ne correspond nullement à un retour définitif au « pays natal », à la façon de CESAIRE. A plus de cinquante ans,  le romancier-poète s’engage dans un véritable « voyage » initiatique, à la façon de BAUDELAIRE. Embarqué (en compagnie d’une petite poule noire pour le moins emblématique) au « Royaume des Morts », il y croisera les fantômes de nombreux défunts avant d’atteindre le cimetière de Baradères. Dans ce village natal d’un père qui fut lui aussi contraint à l’exil, il y effectue ce qui s’apparente à un rite funéraire, permettant à « l’esprit » de ce dernier de reposer en paix, sans inquiéter les vivants.  Mais, parallèlement à ce déplacement dans l’espace, le romancier accomplit aussi un voyage « A rebours », remontant le Temps, à la recherche de lui-même et de son « Origine du monde », au Pays de l’Enfance. Au fil de ses déplacements et rencontres, c’est bien à un voyage en profondeur en lui-même que se livre l’écrivain confronté à sa propre énigme : « Qui suis-je ? ». Et c’est sur un temps « retrouvé », où la Vie triomphe de la Mort, que se clôt le roman dans ses toutes dernières lignes, évoquant  «  Un temps enfin revenu. / C’est la fin du voyage ». Cette « fin » fait écho au vers d’Aimé CÉSAIRE,  placé en exergue du roman : «  Au bout du petit matin… », alors qu’une « révélation » semblait attendre le voyageur. 

Cette réponse apportée à l’Enigme est elle-même mise en abyme dans le récit, à travers une valise  laissée à sa mort par le père, et dont le fils, n’en possédant pas la clef, ignorera à tout jamais le contenu. Au terme de sa quête, la « lumière »  ne peut se faire  que de façon oblique et poétique, s’agissant de rendre compte de l’opacité de tout homme et du mystère des liens que celui-ci tisse avec les autres et avec le monde. Le processus engagé, qui s’apparente au « retour du refoulé », s’effectue donc dans une prose poétique qui se construit par fragments, par « sauts et gambades », passant sans transition du présent au passé au fil des rencontres, des souvenirs, des digressions et des récits dans le récit. Ecrivain « haïtien », la prose de Dany LAFERRIÈRE se veut sensuelle et colorée pour rendre compte des paysages et des scènes de la vie quotidienne d’un pays qui l’a vu naître. A la façon des peintres « naïfs » qu’il évoque et admire. Mais sa prose se montre capable de rendre compte de la complexité de l’être qu’il est devenu. Ecrivain « japonais », il suggère dans des haïkus inspirés du maître BASHO l’amour qu’il éprouve pour les choses humbles et leur beauté. Il aborde des sujets graves,  note avec acuité l’érosion infligée par le passage inexorable du Temps. Et tente de conjurer, par l’art, le déchirement d’un être confronté, dans sa quête des origines, au chaos et au néant.

                                                                                                                                                                                                 Scarlett JESUS, 22 février 2010.

 

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