L’Univers trouble de François PIQUET.

 

« Le Fer et la peau : figures ancrées de la société antillaise à l’horizon des frontières de l’autre » tel est le titre de l’exposition que  François PIQUET présente du 21 janvier au 5 février 2011, à l’ARTCHIPEL de Basse-Terre (salle Jenny Alpha), exposition rassemblant un ensemble de sculptures monumentales en lames de fer tressées et en papier.

Cette association de deux matériaux aussi opposés que « le fer » et « la peau » est pour le moins troublante. La dureté et à la froideur d’un matériau tel que le  fer, tranchant, coupant, évoquent à la fois l’inhumanité des machines (qui broient), la contrainte (les fers) et la barbarie (l’âge de fer). Le fer constitue aussi une menace face à  la vulnérabilité de la peau, mince pellicule enveloppant les chairs de corps d’autant plus fragiles qu’il s’agit de mounpapyé. C’est donc un univers « sous tension » qui attend le visiteur, un univers cruel dans lequel la force des uns s’oppose à la  faiblesse des autres, et dont l’issue finale après de multiples violences est la mort.

 De fait, le visiteur, en pénétrant dans la salle obscure de l’exposition, se trouve confronté à la mise en lumière d’une saisissante scénographie dans laquelle des êtres étranges (des « figures" emblématiques) semblent surgir d’un autre monde. Le tableau qu’ils forment, immobilisés dans des postures « vivantes », les représente comme  des « morts vivants » entretenant entre eux de curieux dialogues. Une sorte de « Dialogue des morts » destiné à éclairer les vivants. Comme dans une cérémonie vaudou, des « figures » du passé (des zombis),  tapies dans l’ombre,  occupent l’espace dans des postures, à la fois dérangeantes et inquiétantes. Un colosse, se dresse, gigantesque, avec un geste menaçant. A l’opposé, à nos pieds, une chimère noire et griffue (un changé crabe ?) rampe, prête à bondir. Plus loin, un  « fou » se roule à terre dans une posture lubrique, tandis que d’autres pantins mous  sont tout simplement assis. Le corps se décline sous des formes diverses, décharné dans le cas d’un « homme sauterelle » (un volant ?), masse musculaire avachie et comme épuisée ailleurs.  A proximité Doubout  et très dignes deux  écorchés  aux muscles apparents marchent tête levée. Nombreux sont les corps qui témoignent de mauvais traitements et de mutilations. Les « figures » sont parfois privées de têtes ou de mains, tandis qu’à d’autres moments elles se réduisent à de simples têtes (« cous coupés ») ou à des mains sectionnées …  C’est à travers la mise en scène de ces figures spectrales, pitoyables et grotesques tout à la fois, que François PIQUET exprime sa vision fantasmagorique et cauchemardesque d’un univers, celui des Antilles.

 Se pose alors la question : quelle est la nature exacte du trouble provoqué par ces délires hallucinatoires ?

Tout semble concourir,  de prime abord, à évoquer une atmosphère létale. Les matériaux utilisés sont tous issus de rebuts qui vont ainsi accéder au statut d’œuvre d’art : cerclages des tonneaux d’usines à sucre ; papiers froissés d’origines diverses (journaux, affiches, publicités ou prospectus) ; bois flottés, aussière ou débris de coraux rejetés par la mer; détritus en tout genre (ferraille, mikas d’enfant, et même nappe blanche en dentelle). Parallèlement les « couleurs » utilisées, suggèrent le deuil (le blanc, le noir) et la souffrance (le rouge du sang). Parfois, un gris terne (celui d’un personnage crucifié) évoque la chair d’un cadavre. Telle une pierre tombale en corail blanc, une forme humaine emprisonnée dans le dossier d’un fauteuil monumental (reliquaire ou trône ancestral), rend hommage à toutes ces victimes innocentes.  Dans une salle voisine, une vidéo permet de visualiser le travail de tortionnaire auquel  l’artiste s’est livré pour contraindre ses « figures » à se plier à sa volonté. On y voit comment les papiers ont été froissés, réduits à l’état de petites boules avant d’être enveloppés et compressés dans des feuilles, puis ligaturés et finalement enduits d’une mince peau de résine. Les corps, enroulés de bandelettes blanches de la tête aux pieds, ressemblent à des momies. Leurs attributs sexuels très apparents (fesses, ventres et seins pour les femmes ; muscles pour les hommes), ainsi que la récurrence d’éléments empruntés au monde animalier, évoquent l’art africain. Un doute fait naître l’inquiétude : et si, tels des fétiches, ils possédaient des pouvoirs occultes et venaient exiger que les vivants leur rendent des comptes ? De leur côté, les lamelles de fer  gardent la trace des violences que leur a fait subir l’artiste. Les tordant, il peut en faire des instruments de torture, tandis qu’en les  croisant et en les tressant il obtient des corps corsetés  ou déshumanisés (Barbarie l’humanité mise à sac). L’artiste cherche donc à travers ses sculptures  à dénoncer l’oppression, mais il le fait en ayant lui-même recours à une forme de violence. D’où un trouble grandissant. Où est la victime ? Où est le bourreau ?  D’autant que, face à cette vidéo, une  installation publicitaire au néon,  exhibe, comme un vêtement suspendu à vendre, le corps en sang d’une victime (une peau vide),  surmontée de l’enseigne lumineuse « NOU ». Nous  basculons dans le Pop’art

 C’est donc bien à pénétrer un univers trouble que nous convie François Piquet, mais aussi à provoquer le trouble. L’univers qu’il met en scène provoque des émotions fortes. Mais il dérange également en nous invitant à réfléchir sur  la posture de la victime et sur la nature ambigüe de la répulsion/fascination existant entre le bourreau et sa victime.   

 Deux éléments servent de façon visuelle et plastique à  suggérer cette ambigüité.  D’une part l’incitation, grâce à l’humour, à une certaine distanciation. Et, d’autre part, l’intrusion de l’écriture et du dessin au sein des « sculptures ». En dépit des situations tragiques auxquelles elles renvoient ces œuvres n’excluent pas une certaine forme d’humour. Non seulement la victime est capable de rire au nez de son bourreau, mais elle est tout aussi capable d’autodérision  face à  sa posture sacrificielle. Cela est très net dans l’ « Autoportrait sur 4chimen », sous titré « L’impasse artistique de l’attitude christique » qui, en faisant référence au skwat Awtis4chimen, montre un personnage échouant dans sa tentative d’auto-crucifixion. Il n’a pu se planter lui-même le dernier clou (qu’il tient à la bouche) dans le bras qui tient le marteau. On pourrait également citer la série des trois têtes-trophées de chasse (Alien nastion), aux « groins » animaliers, peintes aux trois couleurs du drapeau national.  Ailleurs, le simple nom créole d’un tableau (ou à une série, comme pour les mounpapyé )  suggère la dérision du fait de ses connotations. Si le papier utilisé pour ces  mounpapyé  appelle le dessin (et l’écriture), celui-ci s’introduit de façon quasi transgressive dans la sculpture.  Les dessins à la pointe réalisés par l’artiste à même la peau de  ses personnages peuvent faire songer à des tatouages (la sculpture se rapprochant alors du Body art), ou des graffs. De taille réduite, ils demandent à être déchiffrés de très près, tels des rebus. En intégrant des mots, des bribes de phrases qui s’imbriquent de façon complexe, ils expriment tout à la fois le contexte antillais dans lequel vit l’artiste et son univers mental. Ces incrustations cutanées, s’effectuant sur le corps d’un Autre sont donc doublement transgressives. On peut y voir là une forme d’appropriation de l’Autre (marqué comme au fer rouge), de sa dépersonnalisation (l’Autre se voyant contraint d’intégrer des éléments qui lui sont étrangers), tout comme une identification du Moi de l’artiste avec l’Autre.  On revient donc à la réflexion entamée autour de la dialectique du Maître et de l’Esclave, à l’inversion des rôles par retournement de situation et à l’ambigüité des postures. Ce que concrétise le fauteuil évoqué précédemment disposé pour inciter le visiteur à s’y asseoir. L’installation « Sur le pont vous êtes » en est une autre illustration. Le visiteur, debout au dessus de multiples mains  tendues émergeant d’un grillage,  se retrouve comme sur l’entrepont d’un bateau négrier.

 L’émotion esthétique produite par l’exposition des grandes sculptures de François PIQUET est de même nature que celle éprouvée à la lecture  des Fleurs du mal de Charles  Baudelaire. L’ambigüité de l’émotion (plaisir/dégoût) ressentie face exposition « Le Fer et la peau  n’aurait pu que séduire l’auteur d’une Charogne  qui est aussi celui qui, dans l'Héautontimorouménos affirmait : « Je suis la plaie et le couteau! ». Baudelaire, en  inventant la modernité en art, a été l’un des tout premiers à percevoir que l’émotion esthétique avait partie liée avec « le trouble », la plongée dans les zones d’ombre de l’âme humaine. François PIQUET  cherche lui aussi à donner forme à l’informe, à ce  que l’Antillais porte enfoui au plus profond de lui-même : la souffrance liée à son histoire douloureuse, qui a fait de lui une victime de la violence et du mépris de l’Autre. Mais aussi la fascination à l’égard de cette souffrance. La démarche de François PIQUET est donc courageuse. Elle donne lieu à une création puissante qui s’interroge également sur les problématiques artistiques actuelles : les questions de forme et de représentation, l’interpénétration des différents arts, le choix des grands formats pour « élever » le sujet, le rapport au corps, ou celui encore des matériaux utilisés. C’est donc une très belle exposition. Troublante… et c’est tant mieux ! « Crénom » !

                                                                                                                                                                                                    Scarlett JESUS, 20 janvier 2011.

 

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