Henry TAULIAUT investit L’ARTOCARPE.

« Ce qui fait événement se situe du côté de la visite et non de la représentation :

l’événement est interne à la réception et non à la forme même de la production ».

Jean DUVALLON, L’Exposition à l’œuvre, l’Harmattan, 1999.  

Ceci n’est pas vraiment une exposition.

Henri TAULIAUT était à L’ARTOCARPE en novembre dernier où il invitait le public à venir découvrir son travail. Pour une manifestation aux allures d’exposition, mais qui s’est révélée être bien autre chose. Henri TAULIAUT décide d’aménager l’espace, de le reconstruire pour rendre compte de son univers intérieur, mais aussi de son époque. Projet qui relève du défi lorsqu’on connait la cartographie de L’Artocarpe. L’artiste dispose de trois pièces exigües, sur trois niveaux différents, un garage au rez-de-chaussée, puis un séjour et une chambre auxquels on accède par un escalier plutôt raide. D’emblée s’impose, avec le nécessaire déplacement du public, la notion de mouvement. Dans un espace  théâtralisé  le public va se voir mis en scène. Il devra effectuer un parcours le conduisant de la Jungle sphère à la Parade amoureuse. Une Carte du Tendre contemporaine en quelque sorte, c’est-à-dire un parcours initiatique conduisant à l’accouplement, selon une scénographie qui se confond avec un rituel d’approche. La dramaturgie plastique ne peut alors échapper à un déroulement en trois actes, correspondant aux trois étapes successives de la conquête amoureuse : l’approche, la rencontre et la jouissance dans laquelle plaisir sensuel et esthétique se confondent.  

La Jungle sphère.

Une fois poussée la porte d’entrée de l’Artocarpe, le visiteur est invité à pénétrer dans un espace labyrinthique, étroit et sinueux, tendu de draps blancs, qu’il pressent devoir le conduire vers un lieu de culte. Un dispositif d’éclairages rougeoyants accompagnés de sons plus ou moins étranges contribue à créer une atmosphère de  mystère sacré qui l’attire irrésistiblement. Ce « boyau » débouche alors sur un espace sphérique que sous tend une architecture métallique. Quelques éléments de végétation en font métaphoriquement une forêt primitive, une « jungle » tandis que, positionné en son centre, le visiteur se retrouve dans un univers synonyme de vie sauvage et d’animalité. Un monde grouillant de formes et d’êtres inquiétants tel que le peignit Wifredo LAM. Et qui néanmoins exerce sur celui qui le contemple un tel pouvoir d’attraction que ce dernier peut éprouver le désir de se fondre dans cet état de nature, ce lieu originel, matriciel. Tel Ulysse s’arrachant à la séduction du chant des Sirènes, le visiteur doit se faire violence pour rompre le charme et, tournant le dos à cet univers, accepter l’inévitable désenchantement.  

L’échange.

Cette épreuve surmontée le visiteur, intronisé, peut aller rejoindre l’assemblée qui festoie au premier étage. Dans une vaste salle accueillante ouverte sur l’extérieur un « banquet » l’attend. Un banquet dédié à la rencontre, et donc à Eros, et qui, à l’image du Banquet de PLATON, va mettre en scène une autre cérémonie : celle de l’échange et du partage. En contrepartie des mets offerts, chacun se doit de faire un don en déposant un objet personnel dans une des multiples poches plastifiées suspendues sur deux des murs latéraux. Or le don d’un tel objet n’est pas anodin. Devenu objet fétiche, il permet d’une part à celui qui le détient d’exercer un pouvoir sur son propriétaire. Tandis que, suspendu au mur à la façon d’un ex-voto, chaque objet offert matérialise un désir et anticipe sur un bienfait attendu, une jouissance à venir. Par ailleurs, le déroulement de cette scène  associant installation et performance constitue un véritable tableau vivant, une « mise en Cène » qui rappelle le dernier repas que le Christ partagea avec ses disciples leur disant « Ceci est mon corps ». Cette scène permet à Henri TAULIAUT de rendre compte d’une esthétique qui peut tout transformer en art et dans laquelle l’art et la vie se rejoignent. Le public, de simple invité qu’il était, est devenu acteur et participe alors pleinement à une création, elle-même en devenir. Une création qui renoue avec le sacré. On le voit mieux, cette manifestation se démarque délibérément d’une traditionnelle exposition.  

La Parade amoureuse.

Après cette seconde étape, qui fonctionne comme un palier et une pause, le parcours reprend en direction de la chambre au troisième niveau. Au mur, un texto agrandi exprime une envie de caresses, tandis que des plaintes, soupirs et râles sont de plus en plus perceptibles au fur et à mesure de la montée. Cette chambre close, que le divin marquis ne renierait pas s’il revenait aujourd’hui, semble toute entière dédiée au plaisir des sens. Plongée dans l’obscurité comme au théâtre, un jeu savant de lumières changeantes, passant du vert à l’orangé, accompagne les râles amoureux de la bande son et se concentre sur le lit. Lequel lit, ouvert et surmonté d’une moustiquaire protectrice isolant les amants, est orienté de façon à pouvoir suivre visuellement deux écrans latéraux qui diffusent en continu des vidéos. La surface de l’un des écrans, destinée à provoquer des sensations visuelles colorées, semble à demi couverte d’un voile métaphorique (renvoyant peut-être à l’érotisme). Le second est plus explicite : y défilent, en gros plans, des fragments de corps, aisselles, seins, fesses ou même sexe en érection. Face au lit vide, la présence physique des corps, qui n’est matérialisée que par les bandes sons  et images, pose alors la question du rapport de l’art au réel.   

Le post-modernisme.

Un siècle avant Henri TAULIAUT, PICABIA avait déjà intitulé une de ses toiles « Parade amoureuse ». Afin de rejeter l’idéalisme entourant alors la relation amoureuse, il avait conçu une œuvre représentant le fonctionnement mécaniste de pièces et rouages empruntés au monde industriel. Le désir sexuel était assimilé à un assemblage absurde de bielles et de pistons. Nous étions en 1917. Ce qu’en Henri TAULIAUT nous en dit en 2012 est fort différent. S’il n’est toujours pas question d’un retour à l’idéalisme, les connaissances du psychisme humain ont montré que le comportement de l’homme n’est pas aussi éloigné de celui l’animal auquel l’expression de « parade amoureuse » est empruntée. Mais ce qui fait la différence entre l’homme et l’animal c’est que ce dernier n’a aucune connaissance de l’art ni de l’érotisme. L’érotisme, comme l’art, ne relèvent pas de ce qui est naturel mais, au contraire de l’artifice. Baudelaire, en son temps, faisait l’éloge du maquillage, des bijoux et des parfums. Ce que montre Henri TAULIAUT, c’est comment l’informatique aujourd’hui et, avec elle, internet ont envahi notre intimité jusqu’à intervenir dans la relation amoureuse. Ce qu’il montre également c’est que sa pratique d’artiste caribéen contemporain s’inscrit dans une démarche, à la fois réflexive et conceptuelle, faite de filiations et de ruptures. Elle n’a de cesse de faire reculer les limites assignées à l’art. Avec sa  Jungle Sphère, le plasticien rend hommage à l’œuvre de Wifredo LAM, « premier manifeste plastique du Tiers monde ». L’accrochage d’objets du quotidien hissés au statut d’œuvre d’art souligne ce que les artistes contemporains doivent à Marcel DUCHAMPS. Enfin, sa Parade amoureuse  est une œuvre transgressive, sans tabous. Elle brouille les frontières entre érotisme et pornographie, et, de ce fait, elle est l’exact reflet de notre monde contemporain.

                                                                                                                                                                                              Scarlett JESUS, Novembre 2012

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