La profession de foi de Joël NANKIN « CREDO »
Hommage à l’œuvre du poète Guy Tirolien   
EXPOSITION Atelier-Galerie Nankin, Morne-à-l’eau, 24 juin 2016

« Le rossignol chante sur plusieurs notes   

finies mes complaintes monocordes ! »  

Guy Tirolien « Ghetto », Balles d’or, 1961.

On pourrait aborder le titre choisi par Joël Nankin pour cette nouvelle exposition, Credo, par cette citation. Guy Tirolien qui, dans le poème « Ghetto », revendique le droit de pouvoir « chanter sur plusieurs notes ». Refusant l’enfermement qui ferait de lui la « statue vivante du révolté », il se définit comme un « vivant » construisant une œuvre poétique aux multiples facettes. Une œuvre utilisant tous les registres, aussi tumultueuse que la musique de Beethoven, aussi novatrice que la poésie de Rimbaud, et colorée à l’égal de Matisse, Braque et Picasso. « Et moi aussi je suis Peintre et Musicien » pourrait dire le peintre parodiant la formule d’Horace ut pictura poésis.  

En 2010, Joël Nankin rendait hommage à Sonny Rupaire avec une exposition intitulée « L’espwi Rupaire ». Sonny Rupaire, un poète aussi, mais également un frère avec lequel il se reconnaissait à travers un même engagement et  militantisme. Une figure emblématique qui lui inspira alors une peinture aux couleurs et aux motifs violents, dans laquelle se heurtaient principalement le rouge, le noir et le blanc. Avec Guy Tirolien, six ans plus tard, Joël Nankin revendique le droit à chanter des partitions différentes, s’apparentant davantage au Blues de sa terre d’origine, Marie-Galante. Et c’est une dominante de bleu qui va caractériser cette exposition dédiée au poète lui aussi marigalantais. Une couleur qui caractérise « l’azur menteur de la mer Caraïbe », comme le disait le poète dans son poème « Marie-Galante », et que le peintre va teinter de rouge sang. « Moi aussi je suis poète, mais également musicien » semble nous rappeler Joël, lors de cette soirée d’inauguration pour laquelle il avait convié la chanteuse Jaklin Etienne et le musicien Jacques-Marie Basses. Parce que ses toiles claquent comme l’appel du tambour, et qu’elles éveillent en nous de profondes vibrations, en raison de leur charge émotionnelle.

Le refus de se voir enfermé dans une posture figée, perçue comme un ghetto, et l’appréhension sensible du monde constituent des éléments du Credo de Joël Nankin. Le terme, qu’il convient de détacher de la religion, doit être entendu comme la déclaration solennelle et loyale (c’est-à-dire faite en toute bonne foi) des valeurs auxquelles l’artiste adhère et auxquelles il est resté fidèle. Ce titre, hautement symbolique donc, va désigner à la fois l’exposition dans son ensemble et une toile particulière qui renvoie à un poème de Guy Tirolien figurant dans le recueil « Feuilles vivantes au matin ». Ce poème débute par la formule sacro-sainte « Je crois » et se termine ainsi :      

« …que le parfum du sacrifice                                

nourrit les fleurs de l’art                                

et qu’à force d’amour                                

demain il fera jour ».

Par personne interposée, ce que Joël Nankin semble nous confier c’est que l’’engagement qui l’a conduit autrefois en prison représentait un « sacrifice », consenti « par amour » pour son pays. Au nom d’un idéal auquel il continue de croire et qui continue de nourrir, aujourd’hui, une démarche artistique profondément humaine. Celui, lumineux, de croire à la possibilité, pour la Guadeloupe, de se libérer du colonialisme et d’accéder à des lendemains qui chantent.

La passion pour les hommes qui habite Joël Nankin et lui fait dire « L’humain est au centre de mon travail », est visible dans chacune de ses toiles et nous touche. Celle qui s’intitule « Credo » n’y échappe pas. Deux personnages y figurent. L’un fait face à l’observateur qu’il fixe, au premier plan, l’autre est de profil, au second plan, la tête surmontée par oiseau disproportionné, dans lequel on pourrait reconnaitre un corbeau, oiseau de malheur. Le visage informe et presque animal du premier personnage tenant dans sa main droite une sorte de totem semble représenter ces êtres privés d’humanité. « Comique et laid », comme disait Baudelaire à propos de l’albatros, figure du Poète, il nous interpelle. Nous renvoyant à ce « nègre dégingandé » qu’évoquait Césaire et « dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente ». La froideur du bleu de l’arrière-plan se trouve renforcée par la prégnance des gris-noirs et d’un rouge sombre. Personnages et objets emblématiques (le cercle d’un ka ? un cœur ?) sont comme habités par une foule de silhouettes minuscules dont l’alignement évoque immédiatement la disposition des esclaves « à fond de cales ». Impossible de ne pas être saisi par cette représentation dont le style se veut expressionniste.  

A travers les différentes toiles exposées, Joël Nankin, tout comme Guy Tirolien, refuse les « complaintes monocordes » et expérimente différentes approches de l’œuvre du Poète. Il invente avec ses silhouettes dansantes un alphabet particulier qui supplée aux mots du Poète auxquels renvoient les titres donnés à ses toiles. Sans jamais citer, pour autant, le poème référent et sans introduire de texte dans ses peintures. S’adonnant au jeu d’une complicité partagée avec l’observateur-lecteur du poète, lui laissant le soin de compléter tel ou tel vers amorcé. C’est le cas de la toile intitulée « Dès le pur matin sifflait le vol… » à laquelle manque le dernier terme « …des fouets ». S’y trouve représentée, dans un style que l’on pourrait qualifier d’onirique, une scène à quatre personnages. Un personnage, vêtu de bleu, au premier plan, accroche le regard. Ses mains, comme attachées dans le dos, l’identifient à un prisonnier. Tandis qu’un second personnage se voit chevauché et comme animalisé par un troisième comparse. On songe à la situation de l’esclave, réduit à n’être qu’une bête de somme. Mais aussi aux prisonniers irakiens, victimes de traitements dégradants par des G.I. Et l’on ne peut échapper au regard que nous lance la victime, éprouvant comme un malaise face à cet appel à l’aide.  

Dans cette toile, comme dans la précédente et dans bien d’autres, le Credo qui s’affiche consiste à prendre parti pour les opprimés, les malheureux, les laissés pour compte. C’est le cas pour « C’est que mon ventre bout de la faim… (de mes frères) ». Dans ce diptyque, un même personnage est représenté de deux façons différentes. L’une, plus figurative, montre le personnage de face, tenant à la main une arête de poisson, disproportionnée, dont ne subsiste que l’œil et la bouche qui font écho à ceux de l’homme. Sur l’autre panneau, la même scène est représentée de façon plus contemporaine, la déconstruction des formes suffisant à suggérer le malheur. Deux couleurs, le un brun sanguine et le bleu, suffisent à créer, par leur opposition et leur inversion, l’effet de choc. Ailleurs, en ne gardant que le fragment d’un vers, « Les mains lourdes… (d’amitié) que Tirolien faisait précéder de « oui j'exalterai l'homme tous les hommes », Joël laisse à la symbolique des mains sa dimension polysémique. Des mains marquées par les tâches accomplies, des mains qui peuvent châtier lourdement, d’autres que l’on peut serrer en signe d’amitié, ou encore des mains tendues pour mendier « le pain blanc de l’amour » (« Alléluia »). Au pied d’un personnage barbu qui semble tenir un bâton de sa main droite, se trouve, en guise d’écuelle ou de sébile peut-être, une moitié de noix de coco, tandis que s’entremêle dans un savant désordre des tâches allant du blanc au bleu et du brun au rouge.  

Plus loin, une citation empruntée à « Satchmo » vient colorer le portrait pathétique d’un visage au regard caverneux : « Ne fermez pas l’oreille… (aux hoquets, aux sanglots). Un portrait dont le style, par ses traits acérés et ses touches orangées, semble vouloir engager un dialogue avec la musique. Cette métaphore auditive suggère l’ambition du peintre. Sa peinture refuse d’être décorative. Elle « dit » quelque chose et doit nous « parler ». Ce même poème, « Ghetto », inspire à Joël Nankin une autre toile, magnifique, du même nom. Sur cette toile la bouche d’un personnage hiératique, d’un bleu intense, tente de lancer au ciel, au sein d’un décor de gratte-ciels surmonté d’un barbelé, une « plainte » comme celle qu’exprime la trompette de Satchmo. Un blues… Figure universelle d’un martyr dont « le sacrifice nourrit les fleurs de l’art » et que suggère le rougeoiement vertical, à sa gauche, rougeoiement qui endeuille le paysage urbain de violet. Laissant néanmoins entrevoir, en arrière plan, la perspective lointaine et lumineuse d’un soleil futur. C’est cette perspective d’avenir qui nous semble la plus neuve, dans les œuvres de cette exposition. Perspective qui culmine dans une toile, presqu’abstraite, dont le long titre, «  L’île pousse vers demain sa cargaison d’humanité », est la reprise d’un vers du poème « Fruits dépareillés ». Il vient parachever la salutation suivante s’adressant aux générations futures :                        

« Je vous salue                        

formes sans vie […]                        

future humanité

dieux que l’avenir de ses doigts lumineux

tendrement façonne… »

La peinture de Joël Nankin se fait alors pleinement poésie pour s’ouvrir au bleu du rêve. Transcendant cet « azur trompeur de la mer Caraïbe », lieu de « Ferrements » et d’« Enfermements », il laisse se profiler la « Possibilité d’une île », encore informe, dans laquelle « un et un ne ferait qu’un ». La métaphore d’un anneau rouge sang, lancée dans l’océan comme une bouée d’amour. La reprise de la main noire tendue et la présence d’un masque de Carnaval où se conjugue les trois couleurs noir, rouge et blanc, donnent picturalement vie à cette humanité à venir, « image d’un rêve se mouvant dans un rêve ».                                                                                       

                                                                                                                       Scarlett Jesus, 29 juin 2016, membre d’AICAsc et du CEREAP

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