L’ENFANT et le VIEIL HOMME

Dans le cadre de l’opération « Octobre au Théâtre », qui s’est tenue au Centre SONIS à Pointe à Pitre,  une représentation de L’Enfant a eu lieu le jeudi 9 octobre. La pièce, écrite en 2007 par Marie-Thérèse PICARD a été sélectionnée par le jury de « Textes en Paroles ». Le texte a fait l’objet d’une mise en scène par Magalie SOLIGNAT.

 

Il est des enfances « gâchées » qu’une rencontre peut sauver d’une vie ratée.

Il est des œuvres du passé qu’un lector in fabula peut rendre vivantes et sauver de l’oubli…

Il était une petite fille de sept ans à qui la vie n’avait guère fait de cadeau. Son papa, alcoolique, était mort et sa maman n’était guère tendre avec elle. Malheureuse et en manque d’amour, cette petite fille ne travaillait pas à l’école, ne voulant ni apprendre à lire ni apprendre à écrire, et se montrait « désobéissante et méchante », à la maison. Aussi se faisait-elle souvent gronder et corriger.

Or cette petite fille a un remède miracle.

Lorsque les choses allaient trop mal, comme la Chèvre de M. Seguin ou encore comme « le Petit Enfant nègre » du poème, elle se sauve dans la ravine. Elle se retrouve alors, libre, dans un autre monde, un univers féerique qu’elle peut ré enchanter à sa guise. Dans cet univers, celui des contes et des fables, tout est symbole, la rivière, les cailloux, le coucou, tout lui parle et l’apaise. Et là, à défaut de pouvoir faire ressusciter son papa, elle va s’inventer, avec La Fontaine, un grand père qui sait faire parler les animaux, jouer avec elle avec les mots et, surtout, qui saura « l’apprivoiser ».

La « rencontre » est placée sous le signe des larmes du vieil homme, lui aussi malheureux de voir ses écrits s’envoler. A travers le dialogue qui s’instaure, un double jeu de rôle se  met en place : l’enfant sauve les textes du Vieil Homme de l’oubli, leur redonne vie en s’y projetant, tandis que le vieil homme aide l’Enfant à en dégager le sens pour accéder à une forme de Sagesse.

C’est donc à un parcours initiatique que correspond la re-fabulation de sept textes par l’enfant. Chaque fable, ou histoire, lui permet de raconter, fragment après fragment, l’histoire de sa propre vie, déchirée. Depuis le rejet dont elle fait l’objet, par une maman Fourmi, lui reprochant d’être Cigale et de faire trop de bruit, jusqu’à sa révolte face à la mort, celle du Laboureur, agriculteur comme son père, ou celles du Souriceau et de l’Agneau, victimes emblématiques d’une société dans laquelle ce sont les « Méchants » qui triomphent. Progressivement, elle retient qu’il convient de travailler en suivant un chemin « tortue », pour être la première et pouvoir ensuite jouer, au lieu de se comporter comme le Lièvre. Elle peut enfin rentrer chez elle, réconciliée, lorsqu’elle admet que la force ne consiste pas à ne pas avoir peur de se battre, ni à vouloir égaler les forts en bras semblables au Bœuf de la fable. Car même si « Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages… », le vrai courage consiste « à croire en soi […], à aller au bout de soi ».

La voix de Marie-Thérèse PICARD est toute en finesse et délicatesse. Elle a le sens des  dialogues, sait construire des personnages faibles et forts à la fois, et aime jouer avec les mots.

Elle connaît aussi parfaitement la fonction cathartique du théâtre. Attachée à l’univers poétique des Fables de LA FONTAINE et à leur universalité, elle en propose des interprétations en parfaite cohérence avec l’univers mental et psychologique de l’Enfant. A l’image de la Grammaire, la lecture des Fables de LA FONTAINE, lorsqu’il est permis au lecteur de faire librement des hypothèses de sens, peut également prendre l’aspect d’un jeu, d’« une chanson douce ». La fable construite par Marie-Thérèse PICARD est elle aussi une « chanson douce », qui console l’enfant en mal d’amour et finit par le convaincre, en touchant sa sensibilité tout autant que sa raison, que si l’on ne peut « changer de vie », on peut « changer sa vie ». N’est-ce pas là un discours qui s’adresse à tous, petits et grands ?

La mise en scène de Magalie SOLIGNAT et la direction d’acteurs met en valeur la dimension poétique du texte et sa profondeur onirique. Le décor, simplifié comme dans un conte de fée, ne retient que trois éléments. Le premier élément est une rivière qui renvoie au locus amoenus et matérialise la Nature. La rivière délimite aussi deux espaces scéniques : le monde de l’enfance, dans lequel se situe comme il se doit l’Enfant, et celui de l’adulte dans lequel se trouve le vieil homme. Le franchissement de cette ligne de partage par l’un ou l’autre des personnages rendra visible le lien qui se crée progressivement entre eux. Si le cours de la rivière évoque la fluidité du Temps qui passe, le deuxième élément scénique, situé du côté de l’Enfant, une poutre-balançoire, visualise la fragilité d’un être dont la construction est en équilibre instable. Le troisième élément est certainement celui qui enrichit le plus le texte. Il s’agit d’un écran éclairé de l’intérieur, qui va permettre de mimer les fables. Il introduit de la sorte une mise en abyme, par un jeu de mise en scène de la fable dans la fable. Cette projection en ombres chinoises accentue la dimension onirique de la pièce et opère une ouverture, à travers l’identification du Moi de l’Enfant à des personnages, sur son inconscient. Un jeu d’éclairage subtil ponctue la mise en scène et aide à l’interprétation de la pièce.  

Cette pièce mérite d’être vue en raison de ses qualités littéraires et esthétiques qui feront dire en sortant à tous ceux qui ont gardé une âme d’enfant, qu’ils y ont « pris un plaisir extrême ». Les conditions nécessaires à une représentation, deux acteurs et un espace pour planter un décor relativement sommaire, devraient permettre à ce spectacle de se déplacer dans différentes communes, voire certains établissements scolaires. A un double titre, la pièce mérite d’être vue. Parce que les Fables de LA FONTAINE, étudiées tout au long de la scolarité, sont au programme des classes de 6ème.  Mais aussi parce qu’il convient de sensibiliser les élèves à la littérature contemporaine et à celle, plus précisément, de leur environnement antillais et caribéen. Il serait heureux que, prioritairement, les élèves dont les difficultés sont souvent sociales, voire familiales, puissent à travers ce spectacle de grande qualité, avoir un premier contact avec le théâtre et, qui sait, se réconcilier avec l’Ecole et avec leur vie.

 

                                                                                                                                                                                                    Scarlett JESUS, 11 novembre 2008.

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