« COUPS DE SOLEIL » de Max JEANNE :   « Feuillets d’Hélios ».

Personnifiant le soleil, Hélios a pour fonction de révéler ce qui se passe sur Terre. Comment se comportent ses habitants. En l’occurrence les Guadeloupéens.

Max JEANNE, qui nous avait donné en 2011 un recueil de poésies, « Borlette », publie aujourd’hui un troisième recueil de nouvelles rassemblées emblématiquement sous une même thématique, celle du soleil. Ses  Coups de soleil qui se proposent de « jeter une  lumière crue […] sur certaines de nos zones d’ombres », font à la fois référence à la lucidité dont se réclamait le poète René CHAR et à l’absurdité de comportements que rien ne peut expliquer, comme dans L’Etranger de CAMUS, si ce n’est la prégnance du soleil.

« Nouvelles », indique le sous-titre du recueil qui aurait tout aussi bien pu s’intituler Le Dodécaméron, puisque ces nouvelles sont au nombre de douze. Comme les douze mois de l’année qui sont nécessaires à Hélios pour que son char effectue un tour complet autour du soleil. La référence au temps et à son écoulement constitue un autre thème majeur qui traverse en filigranes des récits aux allures de faits divers authentiques. Une indication horaire, « 18 h », fait référence au coucher du soleil.  Certaines dates très précises, comme celle du « 29 août 1979 » qui renvoie explicitement au passage du cyclone David, renforcent la crédibilité de la fiction. La précision de telle autre, « Paris / mardi 11 mai / 8 h 30… », à laquelle ne manque que l’essentiel, l’année, surprend. De façon plus générale les références au temps, n’obéissent à aucun ordre chronologique, l’agencement des nouvelles relevant davantage, semble-t-il, de la mémoire affective. Comme en témoigne cette entrée en matière  de « Coiffeur à domicile », sorte de confidence  méditative sur le temps qui passe : « Une de plus ou de moins au début, ça ne compte pas. Et puis, sournoisement, les années grimpent à la courte échelle sur ta tête cendre et farine ».

Les brûlures dont souffre la Guadeloupe sont donc montrées, sans complaisance, sous un jour cru. La violence, la délinquance, le vandalisme, les trafics en tout genre, la corruption des responsables politiques, le racisme, l’indifférence au malheur des autres et l’appât du gain, tout y passe. Comme LA FONTAINE dénonçant les travers de son siècle, dès l’ouverture du recueil, Max JEANNE se positionne dans la posture du moraliste avec un récit dans lequel Moril, le « Rat des Champs », sort vainqueur d’un combat de rue avec «  Compère Tigre », un petit caïd. Dans nombre d’autres nouvelles, la morale est bafouée et aucune justice n’est rendue, soit parce que l’affaire est étouffée, soit parce que c’est la victime qui est sanctionnée. Face à l’impuissance de la justice des hommes, une autre justice s’exerce parfois. Ainsi JAVERT, le policier qui se livre sans le moindre souci d’humanité à la chasse aux Haïtiens clandestins, méprisant leurs croyances vaudoues, finira par être puni par où il a péché, en devenant lui-même « possédé ». Comme dans cette nouvelle dans laquelle le personnage est désigné par un surnom, le propos de Max JEANNE reste général et ne procède à aucune mise en accusation personnelle. Ainsi l’avocate élue politique qui parade du Salon du Livre de Pointe-à-Pitre à la Foire internationale du Livre de Cuba, est désignée sous le nom de Lolita, tandis que cet autre responsable politique « pilier des épiceries-buvettes » se voit attribuer un sobriquet pour le moins emblématique, Lolo. Le propos est néanmoins très clair et peut se résumer à la formule : INDIGNEZ VOUS ! 

Si par certains côtés ces nouvelles évoquent des fables, plus communément le ton utilisé par Max JEANNE est celui des conteurs. La fiction semble parfois servir d’illustration à tel ou tel proverbe créole. Ainsi le malheureux sort qui attend le « Coiffeur créole » confirme le dicton populaire « ravet pa ni rézon douvan poul », de même que l’affrontement meurtrier de deux bandes dans « Tête brûlée » renvoie, comme le texte l’indique expressément à « Deux crabes n’habitent pas le même trou ». Le ton employé est d’ailleurs bien souvent celui de l’oralité du conte, recourant volontiers au langage familier, aux abréviations et onomatopées ainsi qu’au vocabulaire créole et aux expressions imagées forgées à partir de l’univers familier des Antilles. Il en est ainsi du giraumon (« Retourne dans le giraumon de ta maman »), du bouquet à soupe (« …ample robe de corps arrimée tel un bouquet à soupe autour de sa taille de bougresse »), ou encore de la mangouste (« Vif comme une mangouste traversant le pile ou face de la rue… »). L’ironie vient alors  servir l’indignation du conteur.

Toutefois la veine satirique se double d’une autre tonalité, celle de la compassion pour les victimes. Ainsi le narrateur semble bien éprouver une réelle empathie pour Kako, le vaillant petit « coiffeur à domicile » qui, une fois son minibus vandalisé, sera l’objet des médisances de son entourage avant d’être victime d’une administration toute kafkaïenne. Les membres de la société guadeloupéenne ne sont pas tous des « ripoux ». Gabou, le « Bossu de service » fait preuve d’altruisme et d’humanité, se chargeant de toutes les démarches et frais occasionnés pour enterrer dignement un mort dont personne ne veut. Quant à Marylyn, « La Dame aux caméras » venue à Paris pour être actrice, le récit de sa déchéance est des plus pathétiques.

Dans cette nouvelle, « La Dame aux caméras », la dernière du recueil et la seule dont le titre désigne un personnage féminin, le narrateur utilisant la première personne se dédouble pour inclure, à l’intérieur de son récit, un autre récit qu’il avait signé, vingt ans auparavant, du nom de P. LEGRIOT. Nous croisons ce même personnage de narrateur enseignant-poète ressemblant comme un double à l’auteur, dans d’autres nouvelles. « Peau de bourse », la plus longue des nouvelles, est le récit d’un premier amour contrarié avec une Saintoise dénommée Maryann. De fait, cette incursion du narrateur n’est pas la seule. Comme LA FONTAINE dans la fable « Le songe d’un habitant du Mogol », la voix du narrateur prend parfois le relais de celle de son personnage. Ainsi, au blues du gardien de phare constatant la disparition du « Banc de sable » après le passage du cyclone David, succède un épilogue aux accents élégiaques : « Adieu oursins, palourdes et poissons-soleil de l’enfance ! Et devant vedettes et voiliers des plaisanciers mouillant à longueur d’année sur le plan d’eau, naguère encore dévolu aux seuls pélicans escortant les bancs nomades de caillis, parfois je me demande, dans mon blues, si, comme ma jeunesse, l’îlet même, un prochain jour, ne sera pas aussi que sable que vent emporte. »

Comme le prouve ce dernier exemple, derrière le conteur-chroniqueur de faits divers et le moraliste,  le poète n’est jamais très loin. Pour la maquette de son recueil « Coups de soleil », Max JEANNE a fait le choix judicieux d’une sculpture récente de François PIQUET, « CARICOM ». Une sculpture métaphorique (et donc poétique) de son recueil. Des bois flottés  assemblés suggèrent le buste d’un homme dardant des pointes acérées d’aluminium. Un buste sans peau, où la chair est comme mise à nu. Un buste par ailleurs prêt à l’attaque ! 

Après la « Lettre ouverte à la jeunesse » d’Ernest PEPIN, Max JEANNE, de plain pied dans l’actualité brûlante de la Guadeloupe, est entré en combat.

 

                                                                                                                                                                                                          Scarlett JESUS, 27 juin 2012.


"Borlette" de Max JEANNE : Honneur et respect pour HAÏTI

Haïti est l’objet d’un intérêt tout particulier en Guadeloupe. En décembre, Evelyne TROUILLOT recevait le Prix CARBET pour son roman La Mémoire aux abois. Le mois suivant, le public était invité à applaudir Ayiti, écrit et interprété par Daniel MARCELIN. Enfin, la semaine dernière, Max JEANNE publiait aux éditions NESTOR son quatrième recueil de poésies : Borlette. Ce titre, qui désigne un jeu de hasard à deux chiffres très prisé par les Haïtiens, est une métaphore pour désigner le destin d’un pays sur lequel s’abattent tous les malheurs : misère, cyclones et tremblement de terre meurtrier du 12 janvier 2010.

Le genre poétique auquel se rattache ce recueil est ouvertement affiché : il s’agit de « géopoésie ». Ce terme n’est pas tout à fait nouveau. Utilisé par Italo CARVINO en 1984,  il a été repris par un autre écrivain Guadeloupéen, Daniel MAXIMIN, dans  un essai, publié au Seuil en 2006, Les Fruits du cyclone, une géopoétique de la Caraïbe. Il désigne une volonté d’exprimer la culture d’une région en rendant compte du rapport particulier des habitants de celle-ci avec leur terre, le « paysage » sur lequel ils vivent. Une telle démarche pose, pour un écrivain, qu’il soit romancier comme HOUELLEBECQ ou poète comme Max JEANNE, la question de la représentation d’un univers caribéen à partir d’éléments empruntés à la réalité. En clair, Max JEANNE nous le dit : « le poète / une fois de plus/ à la barre des témoins » entreprend de rendre compte du « clair-obscur de notre présence au monde »  (p.72).

Les 37 geopoèmes formant ce recueil se présentent sous l’aspect de couplets de longueur variable, égrenant des mots choisis pour leur sonorité, leur rythme. Des mots qui claquent, mots parlés à déclamer « sur scène » ou en « voix off », comme l’indiquent plusieurs didascalies. Parfois accompagnés de « vacines », ces cornets en zinc que l’on percute dans les raras haïtiens. A moins que ce ne soit un refrain, comme le « goudou goudou » grave du tambour, reproduisant le grondement souterrain du séisme. Après un Prologue de « cinq pages de silence », témoignant d’un hommage à Haïti (« Honneur et respect »), un Avis définit brièvement le pacte de sincérité auquel  le Poète s’engage envers ses lecteurs : « même crêve-cœur/ mon poème/ ne tournera point/ le mot/ à la réalité ». Le « Dit du Poète », va se déployer, évoquant tout à la fois les complaintes du trouvère RUTEBOEUF, et les formes urbaines contemporaines de « dits » contestataires, slam, rap et spoken word. Le « diseur » déroule, sur le mode narratif   qu’accréditent  les dates, noms de lieux précis et faits divers dont la presse a témoigné, une complainte : celle de l’Infortune (le « malichon »)du Pauvre Haïtien (ou Haïtienne). Le propos est polémique : il s’agit de réfuter la thèse selon laquelle Haïti serait victime d’une malédiction, son rejet du colonialisme ayant entraîné la colère de Dieu (voir le propos de l’évangéliste dans le poème intitulé « Pastorale »). Et de dénoncer, sur le mode satirique, les retours forcés dans l’île en 2008 ou, au lendemain du séisme, l’hypocrisie des pays ex-colonisateurs  (la France) ou ex-occupants  (les Etats-Unis), dans des poèmes aux titres suggestifs : « Pointe-à-Pitreries », « Ponce Pilate », etc. Plutôt qu’à la compassion ou à la charité, c’est néanmoins à un « branlebas de coumbite/ de toutes les îles/ têtes collées » que le Poète en appelle.

La satire passe, au niveau de la langue, par l’emploi systématique de jeux de mots moqueurs. Ainsi l’orthographe de « cow-boys » devenue « chaos-boys », fait penser à QUENEAU ; tandis que  « bouche d’égout » est remplacé par « Bush d’égout » ;  la « raison du plus fort », par la « raison du plus porc » ; et que la formule « Honni soit qui mal y pense » se transforme en « ONU soit qui mal y pense ».  Des proverbes sont déformés, comme dans cette mise en garde à l’intention d’un « gratte-papier » : « A l’indicible nul n’est tenu ». La formule de GIDE « Familles je vous hais » se transforme, jouant sur la paronymie, en « Famines je vous hais ». L’ironie de MONTESQUIEU est plagiée (« Ah ah/ Monsieur est Haïtien/ c’est une chose/ bien extraordinaire/ comment peut-on être/ Haïtien ») et le « Coup de dés » de MALLARME devient un « coup de borlette/ qui/ jamais n’abolira/ boulettes ». Des références savantes (comme la citation de TERENCE « Je suis homme et rien de ce qui est humain… », transformée en « Je suis îlien et partant rien d’Haïtien… ») sont intégrées dans une langue populaire. Elles sont mises au même niveau que des chansons (« le Petit navire »), des fragments de créole ou des onomatopées expressives (« un commando/ débarquant blo blo blo/ dans mon dodo », ou plus simplement le bus brinquebalant haïtien appelé « tap-tap »). Cette langue vivante et savoureuse, qui emprunte aussi bien à l’anglais qu’au latin, s’accompagne d’images poétiques très concrètes elles aussi, en relation avec le « paysage ». Le « cours-brouillon des jours » désigne le quotidien, « le steel-band de la pluie » évoque le bruit des gouttes d’eau sur les tôles et le « boucan du soleil-mitan », la chaleur accablante du soleil au zénith.

Enfin, et conjointement à une déconstruction syntaxique tendant à rendre compte d’une façon de penser liée au créole,  c’est toute la culture haïtienne qui affleure à travers le vocabulaire utilisé. Un lexique, très incomplet pour le néophyte, figure d’ailleurs en fin d’ouvrage. Au passage, nous croisons des personnages populaires, tels Bouqui et Ti-Malice, Choucoune l’héroïne d’Oswald DURAND, le héros de Stéphane ALEXIS Compère Général Soleil ou Compère Macaque. Nous y croisons aussi les personnages du panthéon du vaudou : Papa Legba, Baron Samedi et Gédé qui tous deux incarnent la mort, les jumeaux Marassa, Ogoun Ferraille l’esprit de la Guerre, ainsi que la déesse Erzulie. Sans oublier Simidor, dépositaire des vieilles chansons populaires. Des pages héroïques de l’histoire haïtienne sont évoquées : la cérémonie du Bois CAÏMAN (14 août 1791), la bataille de VERRIERES (18 /11 /1803) dans laquelle DESSALINES contraint ROCHAMBAULT à capituler, ou encore la révolte des paysans CACOS contre les occupants américains. « Honneur et respect », exige le Poète, aux victimes du test PEREJIL sous la dictature de TRUJILLO, à tous ces « braceros » anonymes de la canne vendus au gouvernement de Saint-Domingue et parqués dans les « bateyes », à toutes ces victimes du tremblement de terre du 12 janvier 2010,  morts à Port-au-Prince, Carrefour, Pétionvielle, Jacmel, Léogane ou Petit Goave…

« Que sont mes amis devenus

   Que j'avais de si près tenus
   Et tant aimés
 ? 

   Je crois qu'ils sont trop clairsemés…»

  
s’interroge Max JEANNE, à la suite de RUTEBOEUF, rejetant l’idée d’une malédiction divine. Il  lui préfère l’image de la « borlette », proche de la divinité gréco-latine de la Fortune qui, assise les yeux bandés sur une roue incarnant le Hasard…  Comme le Poète qui, au XIIIème siècle, tourna le dos à une poésie consacrée à chanter  le fin’ amor, son « Poème  de l’infortune » incarne une poésie capable de s’indigner et désireuse d’éveiller les consciences. Sa poésie se veut personnelle et populaire, ancrée dans un espace géographique dont la langue s’efforce de rendre compte. Comme le sarcasme qui utilise des paroles qui viennent d’être prononcées pour en retourner la signification, ses multiples jeux de mots sont loin d’être gratuits. Ils sont, d’une part, l’héritage d’une forme de pensée d’une époque où la contestation ne pouvait s’exprimer ouvertement. Mais, comme l’indiquent l’étymologie du mot « sarcasme », issu du grecque « sarkasmos » qui signifie « mordre la chair », ses vers se veulent ironiquement « mordants ». Ils dénoncent tous les profiteurs, « ministres intègres », « conseillers vertueux » et autres prêcheurs de tous bords qui ont « pillé[z] la maison » d’un peuple désormais dépouillé et sans voix.   

                  .                                                                                                                                                                                                          Scarlett JESUS, 11 mars 2011.    

  
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