Mustapha BOUSALEM : LA VIE ET UNE NUIT

« Roman contemporain », La vie et une nuit, ne suggère-t-il pas, à travers l’oscillation des deux déterminants  du titre, un programme de lecture à adopter? D’un côté un article défini désignant une généralité abstraite, « la vie », auquel s’oppose l’article indéfini à valeur numérale, « une nuit ». Oscillation du général au particulier, mais aussi de la vie, le rouge, à la mort, le noir. Dans un jeu de couleur qui associe la biologie à la métaphysique.

Mais ne pourrait-on paradoxalement retourner le titre en « Une vie et la nuit ». D’un côté une vie particulière, celle d’un individu qui a de nombreux points communs avec l’auteur à commencer par son prénom Mustapha.  La note, « toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait de pure coïncidence », est là pour rappeler qu’il s’agit d’une autofiction et non d’une autobiographie à prendre au premier degré.

De l’autre la nuit. Comme un « Voyage au bout de la nuit ». Le titre pouvant s’entendre mentalement comme « la vie EST une nuit ». Est-ce la vie toute  entière qui est une nuit ? Sinon, de quelle nuit s’agit-il ? Celle qui vient mettre un terme à l’histoire d’amour avortée de la première partie ? Ou bien s’agit-il de cette nuit d’angoisse à l’issue de laquelle le roman peut se clore, et le personnage, après un dernier baiser à ses enfants, « s’enfoncer dans le noir [pour] parler aux morts et savoir »? 

Si tel est le cas, le parcours de lecture proposé est à l’opposé de celui des « Mille et une nuits ». En dépit de ses efforts, chacun des événements de la vie de Mustapha semble suivre un chemin qui, comme l’indique la référence initiale à Antonio Machado, fait de lui un éternel exilé. Avec Adelia, l’Amour lui échappe ; ceux qu’il a aimés sont morts ou il a dû les quitter ; et, finalement, c’est son innocence que le personnage a perdu.  Celle d’une présence au monde de l’enfance qui faisait dire  au poète Saint-John Perse « Et sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? ».

 Roman de la désillusion, les premiers mots du récit ne sont-ils pas « L’amour tue » ? Entre dépendance amoureuse et pulsion biologique poussant l’espèce à la reproduction, Mustapha a voulu croire à la délicatesse des sentiments, à la compréhension muette de sensibilités accordées…

Un passage du roman constitue un véritable récit dans le récit, sorte de microcosme à valeur emblématique. Je veux parler de l’épisode que j’intitulerai « La Belle, et le petit crabe ». Mustapha va s’identifier à la Bête, le petit crabe, amoureux d’Adelia, la Belle, au point de renoncer à son instinct de survie. Face au chat qui le guette, au lieu de se sauver en direction de la mer, le petit crabe fait face au chat qu’il affronte. Tout en sachant que la Mort l’attend. Ne peut-on comparer une telle attitude à celle de Moustapha dans les toutes dernières lignes du roman ? Lui qui, en proie à la peur, avait en maintes circonstances opté soit pour la fuite, soit laissé faire le « hasard », semble pour la première fois « déterminé ». Mais ce « déterminisme » accepté devient celui d’un destin librement choisi.

Mustapha Bousalem nous avait prévenus : ceci est un « Roman contemporain ». Un roman hybride qui associe au sensualisme et au raffinement de la poésie arabe, une réflexion philosophique occidentale.

                                                                                                                                                                                                                    Scarlett JESUS, 18 janvier 2014.

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