PAUL et VIRGINIE                                       
IMAGES D’UN AILLEURS

Avec le récit de Paul et Virginie, « l’Ailleurs » que Bernardin de SAINT-PIERRE propose à ses contemporains est très éloigné du monde dans lequel ceux-ci évoluent. Géographiquement, son action se situe, loin de l’Europe, dans une île : l’île de France, devenue aujourd’hui île Maurice. Economiquement, cet ailleurs où le bonheur consistera à vivre « selon la nature et la vertu », repose paradoxalement sur un système esclavagiste qui en constitue l’arrière fond. Ce court roman paraît en 1788, un an avant la Révolution, mais 26 ans après l’Emile de Jean-Jacques ROUSSEAU et 63 ans près l’Ile des esclaves de MARIVAUX. Deux veuves élèvent leurs enfants dans l’innocence naturelle et les plaisirs simples. En grandissant, Virginie éprouve pour Paul un « mal inconnu » qui conduit sa mère, victime de préjugés, à l’envoyer en France parfaire son éducation… et sa fortune. Mais Virginie fidèle au souvenir de Paul revient à bord du Saint-Géran qui fait naufrage sous les yeux de Paul.  A côté du couple mythique que forment Paul et Virginie, les lecteurs du XVIIIème siècle découvrent la splendeur des paysages tropicaux. Paul sait agencer avec art cette nature vierge grâce au savoir faire de son compagnon et serviteur, le nègre Domingue. A l’opposé de ces « bons maîtres », la sensibilité des enfants est mise à mal par la découverte des traitements dont a été victime l’esclave fugitive. Pour le lecteur contemporain, la découverte de ce roman constitue une plongée dans l’univers du XVIIIème siècle, véritable « ailleurs » dont il gardera en mémoire quelques scènes emblématiques.

            Une question surgit alors : quelle(s) lecture(s) est-on  autorisé à faire de cet ouvrage ? Et en quoi cette lecture peut-elle être différente selon le public auquel elle s’adresse et selon le contexte d’une époque ?

            Nous partirons du principe que les illustrations qui accompagnent une œuvre, ou à défaut l’illustration de la première de couverture, guident la réception de celle-ci. Nous tenterons de suivre, depuis les premières éditions jusqu’aux éditions de poche des trente dernières années, les partis-pris de lecture qui ont accompagné la réception de l’œuvre. Dès l’édition princeps, le roman était enrichi d’illustrations reflétant les choix de Bernardin de SAINT-PIERRE. Par la suite, nous le verrons pour les éditions de poche, les choix éditoriaux se plieront à la critique universitaire qui revisitera le roman, lui donnant une coloration différente au fil des ans.

 

I - Les premières éditions :

            L’édition originale de Paul et Virginie  paraît en 1788 dans la troisième édition des Etudes de la Nature  qui ont commencé à être publiées en 1784, en in-12. Ce roman en constitue le tome IV. Il sera suivi du livre premier de l’Arcadie. Bernardin de SAINT-PIERRE présente ce récit, dans son Avant Propos (AP), comme un “essai” (ou encore une “esquisse”) destiné à “peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l’Europe” et à illustrer la thèse selon laquelle”notre bonheur consiste  à vivre suivant la nature et la vertu. Il destine cette “espèce de pastorale” aux dames fréquentant le grand monde ainsi qu’aux hommes graves qui en sont éloignés.

            Le succès est immédiat et donne lieu, l’année suivante en 1789, à une nouvelle édition, la première édition séparée illustrée, précédée à son tour d’un Avis sur cette édition (ASCE) qui expose les conditions matérielles de la publication. Il s’agit d’une édition soignée sur vélin d’Essonnes, de petit format, in-18, “en faveur des dames qui désirent mettre mes ouvrages dans leur poche”. Bernardin de SAINT-PIERRE prend le risque d’une édition “sans souscription”. Pour cette publication, il a fait le choix d’un nouveau caractère d’imprimerie, le “Didot” (du nom de l’imprimeur de Monsieur dont il épousera la fille, Félicité en 1793), qui vient remplacer le “Romain du Roy”. Cette édition est agrémentée de quatre planches. Les trois premières sont de MOREAU le jeune, jeune dessinateur du Cabinet du Roi. Illustrateur entre autres de La Nouvelle Héloïse(1761), J-M. MOREAU le jeune a déjà réalisé des gravures pour le Voyage à l’île de France de Bernardin de SAINT-PIERRE, dont une « Négresse esclave ». La quatrième planche, illustrant le naufrage et la mort de Virginie, est réalisée d’après la peinture que Joseph VERNET (qui s’est fait une spécialité des paysages maritimes) a présentée au Salon de cette année 1789. Rappelons que le naufrage du Saint-Géran est directement inspiré d’un authentique naufrage.

            Parmi les nombreuses éditions ou rééditions successives ayant eu lieu du vivant de l’auteur, nous retiendrons celle de 1806. S’il s’agit à nouveau d’une édition de luxe, mais de grand format celle-ci (in-4°), elle a été proposée par souscription en raison des difficultés financières que l’auteur, pourtant pensionné par le nouveau régime impérial et membre de l’Académie Française, prétend connaître. La contribution des cinquante-cinq souscripteurs sera loin de couvrir les frais d’impression. Le prix de revient élevé de cette édition (20 000 francs) est dû, pour moitié aux frais de dessins et de gravures. Outre le portrait de Bernardin de SAINT-PIERRE (alors âgé de 67 ans) par LAFITTE, six artistes de renom ont été sollicités pour réaliser chacun un dessin servant à la réalisation d’une eau-forte. Les planches sont finalement imprimées en couleur. La première, qui a pour titre Enfance de Paul et Virginie a été commandée également à LAFITTE. Les suivantes sont successivement de GIRODET-TRIOSON (Passage du torrent), de GERARD (Arrivée de M. de la Bourbonnais), de J-M. MOREAU le Jeune (Adieux de Paul et de Virginie), de P-P. PRUD’HON (Le naufrage du Saint-Géran)  et enfin de ISABEY (Les Tombeaux). Un long Préambule (P) permet, à nouveau, à l’auteur d’exposer “l’histoire de son édition” et de répondre à ses détracteurs.

            Enfin, parmi les nombreuses éditions romantiques (quatre en 1834, six en 1835, six en 1836, huit en 1838), l’une d’entre elles fera date, en 1838, l’édition Curmer. La particularité de cette édition tient à l’abondance des illustrations qui accompagnent le texte : lettrines de début de page, illustrations pleine page ou de bas de page de T. JOHANNOT, dans lesquelles prolifèrent les motifs floraux décoratifs ou encadrants. A une époque où le livre se généralise et touche un nouveau public, en particulier féminin, une telle édition est destinée à la fois à fournir une aide à la lecture et une incitation à la rêverie. L’illustration est une amorce. Elle peut autoriser le lecteur à effectuer une pause. Elle peut aussi servir de repère visuel pour avancer dans l’œuvre et lui donne l’occasion de fixer, sous forme de tableaux, les scènes les plus marquantes. FLAUBERT pensait-il à cette édition lorsqu’il mentionnera la forte impression que la lecture de Paul et Virginie aura faite sur la jeune Emma Bovary, sensible à l’attitude de Paul allant chercher, pour les apporter à Virginie, des nids d’oiseaux dans la forêt voisine ? Ce comportement “chevaleresque”, brièvement évoqué par Bernardin de SAINT-PIERRE, avait retenu l’attention de JOHANNOT qui en avait fait le sujet d’une illustration pleine page.

            Sur plus de trente cinq éditions publiées de 1789 à 1806, nous n’avons retenu que trois éditions de référence. Si la première ne comportait pas d’illustrations, il est indéniable, et le témoignage de LAMARTINE nous le confirme, que les illustrations, en éveillant au sentiment poétique, ont ensuite joué un rôle important dans le succès remporté par le recueil. Désormais, le texte lui-même sera publié accompagné de son péritexte, constitué de trois textes de présentation, écrits par Bernardin de SAINT-PIERRE. Ensemble, ils forment ce que l’on pourrait appeler “l’Histoire de l’édition de Paul et Virginie”, avec l’Avant Propos de 1788 (AP), l’Avis sur cette édition de 1789 (ASCE) et le Préambule de 1806 (P). Il convient de noter qu’un quatrième texte, à l’origine de la genèse du roman, le Voyage à l’île de France (VIF) sera parfois joint à l’édition du roman. Au fil des ans, une évolution se dessine quant au regard que l’auteur porte lui-même sur sa pastorale. La longueur croissante des textes de présentation, passant de deux (AP) à seize (ASCE) puis à quatre-vingt huit pages (P) témoigne de la fierté éprouvée par l’auteur quant à la popularité de son ouvrage. Bernardin de SAINT-PIERRE s’emploie désormais à défendre les thèses scientifiques qu’il a cherché à illustrer dans ce qu’il dit avoir été un “délassement aux études de la nature”, avant de reconnaître que son succès vient d’ailleurs : “je crois que mon humble pastorale pourrait fort bien m’acquérir un jour autant de célébrité que les poèmes sublimes de l’Iliade et de l’Odyssée en ont valu à Homère”. Plutôt qu’à l’authenticité du tableau, les lecteurs sont sensibles à l’enchantement des descriptions et à leur poésie. Si l’innocence première qui caractérise les deux personnages principaux, vivant heureux à l’état de nature, est émouvante, ce sont leurs malheurs qui vont arracher des larmes. Par ailleurs Bernardin de SAINT-PIERRE a très nettement conscience, et le public auquel il destine la première édition séparée en témoigne, que c’est aux femmes qu’il doit le succès de son petit ouvrage. Parce que, pense-t-il, celles-ci sont restées plus proches de l’état de nature...

 

II -Les éditions de poche entre 1974 et 2000.

1 - Deux éditions avant 1980 :

            - 1974 : première édition du Livre de Poche classique (LP), sous le n° 4166, accompagnée d’une trentaine d’illustrations empruntées à l’édition Curmer, de l’ensemble du péritexte (VIF, AP, ASCE,P), de Repères biographiques et d’une Préface écrite par J. VAN DEN HEUVEL. Ce dernier s’interroge “Comment réagira le lecteur de Paul et Virginie dans le dernier quart du XXe siècle ? Dérision ? Fascination ?” Entre l’influence sensible de La Nouvelle Héloïse et l’ambiguïté d’une œuvre qui aurait pu s’intituler Les Infortunes de la vertu, le critique voit l’originalité de celle-ci dans “cette évocation d’un rare bonheur : la communion totale de deux jeunes êtres”. En toute logique par rapport à ce parti-pris, le LP reproduira les illustrations pleine page de l’édition Curmer, choisissant pour sa couverture le motif du couple lors de la “Traversée du torrent”. Paul porte Virginie qui a noué ses bras autour du cou de son ami, leurs deux têtes se trouvant rapprochées, joue à joue. Les corps des personnages sont très pudiquement revêtus, manches longues pour Paul et ample robe rose couvrant les pieds de Virginie. Reproduisant l’originale, la gravure de la couverture est coloriée dans des teintes pastel où le rose (de la jupe de Virginie) et le bleu (pantalon de Paul ainsi que l’eau du torrent) se détachent sur un fond de verdure. L’effet de profondeur et de surgissement des personnages est accentué. Le titre, Paul et Virginie, en très gros caractères blancs ombrés de noir, est disposé sur deux lignes en haut de la couverture, sur un panneau de bois qui en constitue le cadre et l’intègre à l’image. A l’opposé, alors que le titre du roman surgit au premier plan, le nom de l’auteur, en petits caractères et en minuscules, semble situé à l’arrière plan. Une telle maquette invite à une lecture sentimentale, à l’eau de rose.

            - 1979, GALLIMARD publie dans la collection “1000 soleils d’or”, une édition enfantine illustrée et cartonnée, au format 12,5 x 21cm, rassemblant Paul et Virginie accompagné de son péritexte (qui accompagnera systématiquement toutes les éditions à venir) ainsi que du VIF et d’une autre œuvre romanesque, La Chaumière indienne. Cette édition enfantine est loin d’être la première puisque dès 1837 une édition expurgée, “destinée aux classes”, paraît. La collection “1000 soleils d’or”, créée pour accueillir les chefs-d’œuvre de la littérature, “sans prétendre (les) ressusciter dans leurs éditions originales,” tente “d’en restituer l’esprit, ce charme qui tient à la typographie, à l’écrin blanc des marges autour d’une gravure, aux frontispices et culs-de-lampe”. Un petit médaillon, reproduisant le portrait de l’auteur par LAFITTE, orne la tranche du livre et se retrouve sur la page de titre. La couverture, quant à elle, bordée d’un liseré or à l’ancienne sur fond vert, reprend la première des cinq illustrations pleine page qui ponctuent le récit : la rencontre du Vieillard avec les deux enfants sous le même jupon, souvent appelée Les Enfants de Léda. Cette scène a inspiré de très nombreux illustrateurs dont, ici, un nommé DESSENNE. Il s’agit d’une eau-forte coloriée en jaune, rose, bleu et vert, le tracé laissé par la pointe restant très visible. Les quatre autres illustrations se rapportent respectivement aux épisodes suivants : Perdus en forêt, Paul et Virginie et leur colonie d’oiseaux (cette illustration est reproduite, en partie, sur la tranche), La Visite du missionnaire à Mme de la Tour et à Virginie et enfin La Douleur de Paul. Le choix du motif de la couverture et la présence d’un adulte semblant guider les enfants sont parfaitement conformes au public ciblé et à la visée édifiante du roman. Cette couverture résume également ce qui fait l’intérêt évoqué de l’ouvrage, “mythe et nostalgie du Paradis perdu”. L’image des deux enfants, bras dessus bras dessous, dont les mouvements de tête et de jambes sont strictement identiques, rejoint le rêve impossible d’une identité fusionnelle. Le drap jaune bouffant qui enveloppe leurs têtes suggère, sous une forme métaphorique, la présence d’un être hybride, issu d’un même oeuf. Ici encore, le titre du roman figure sur deux lignes, en caractères blancs beaucoup plus importants que ceux adoptés pour indiquer le nom de l’auteur. L’ensemble textuel (titre, auteur, collection, éditeur) est centré sur le haut droit de la page dont il occupe un cinquième. Cette disposition dynamique, en harmonie avec le mouvement en avant des personnages, mime le mouvement naturel de la lecture, de gauche à droite qu’elle cherche à aider.

 

2 - Trois nouvelles éditions, antérieures à 1990, plus universitaires :

            - 1984, réédition du LP qui s’augmente de Commentaires et Notes, en fin d’ouvrage, par J. VAN DEN HEUVEL. Quelques lignes présentent maintenant Jacques VAN DEN HEUVEL tandis que ce dernier revient sur l’originalité, qualifiée de “puissante”, de Paul et Virginie . Ses propos nous éclairent sur le choix de la couverture puisqu’il voit maintenant cette originalité  dans “l’intrusion, dans l’idylle exotique, d’une tragédie qui confère à cette dernière un caractère élégiaque”. Dans les pages de Commentaires et sous le titre “Le Livre et son public, différents jugements critiques du roman sont proposés, depuis un compte rendu dans le Mercure de France en date du 11.10.88, jusqu’à des extraits critiques signés de J. FABRE ou P. TRAHARD, en passant par des commentaires de CHATEAUBRIAND, LAMARTINE, SAINTE-BEUVE et LAUTREAMONT. Une nouvelle maquette de couverture remplace La Traversée du torrent par JOHANNOT. Moins exotique et, à la fois, plus sombre et plus pathétique, une peinture anonyme du XIXème siècle, illustrant Les Adieux du couple, a été choisie. Il s’agit d’une scène de genre  dont l’éclairage fait songer à REMBRANDT tandis que le personnage de Virginie pourrait trouver place dans une peinture flamande, en raison de sa coiffure compliquée et du savant drapé satiné  de sa robe. L’image est ici très statique et les personnages, vêtus simplement mais à l’européenne, sont comme figés dans une pause conventionnelle. Paul, debout, regarde avec affliction Virginie. Celle-ci, assise sur un rocher et comme accablée elle aussi, les yeux baissés, lui tient la main. Soulignant le caractère dramatique de la scène, l’action se situe aux dernières lueurs du jour, devant une cabane, face à la mer. Un élégant carton supérieur bicolore mentionne, sur fond terre de Sienne, le nom de l’auteur en caractères romains, tandis que le titre de l’ouvrage est inscrit à son tour, blanc sur fond vert, en écriture manuscrite “de chancellerie”. L’élégance dont témoigne la couverture valorise une œuvre que l’on perçoit néanmoins baignant dans une atmosphère mortifère. Recadrée en gros plan sur les visages des deux héros, cette même illustration accompagne, sous forme de vignette, le texte de la 4ème de couverture qui commence par la phrase suivante : “Comme Roméo et Juliette, Paul et Virginie sont le symbole de la jeunesse et de l’amour parfait...

            - 1984. Cette même année paraît une édition non illustrée chez Gallimard, dans la collection Folio sous le n° 1552, établie par Jean EHRARD, professeur à l’Université de Clermont-Ferrand II. Le nom de ce dernier figure maintenant sur la couverture. Cette édition est enrichie de Notes et variantes, d’une Biographie de l’auteur et d’une Bibliographie. La couverture choisie échappe à la fois à la fadeur sucrée de l’illustration de JOHANNOT et au moralisme bourgeois que reflète la peinture du XIXème siècle de l’édition du LP de 1984. Elle reproduit, sous la forme d’une vignette centrale sur fond blanc, un tableau du peintre Charles LANDON, actuellement au Musée des Beaux Arts et de la Dentelle d’Alençon, sans indication de date, représentant “L’Enfance de Paul et Virginie”. Baignés par une chaude lumière mordorée, les deux enfants s’ébattent, nus, sous les yeux des deux mères. La pose de Virginie, sa féminité que souligne collier et cheveux dénoués évoquent, en dépit de l’âge, quelque Eve échappée de “La Source” d’INGRES. Cette représentation du “vert paradis des amours enfantines” correspond bien à l’ambiguïté d’un petit roman qui, parallèlement à son aspect ouvertement édifiant, recèle pour J. EHRARD (à la suite de J. FABRE) “une profondeur sensuelle étrangère à la littérature galante du XVIIIème siècle”. La lecture de ce “fatal volume” éveillait d’ailleurs, chez la pieuse héroïne  mise en scène par BALZAC dans Le Curé de village, en 1841, une sensualité exacerbée par l’exaltation quasi religieuse de sa sensibilité. Quoi qu’il en soit, ce choix illustre parfaitement le genre dans lequel il convient de ranger ce récit, à savoir la pastorale que FLORIAN définissait, en 1787 dans son Essai sur la pastorale, à partir de trois caractéristiques : la simplicité, la naïveté et la noblesse. La douceur des courbes, jointe à la verticalité d’un unique palmier et à la luminosité dorée du tableau, contribue à créer une impression générale de sérénité.

            - 1985, BORDAS réédite (1ère édition, 1970), dans la collection des petits classiques “Univers des Lettres Bordas” destinée aux lycéens et/ou étudiants, le texte intégral de Paul et Virginie , avec une biographie de l’auteur, une bibliographie, une notice historique, une analyse méthodique de l’œuvre, une étude littéraire, des notes et des questions. Cette édition est établie par Daniel DUBOIS, Inspecteur Général de l’Education Nationale, et reproduit quatre des six illustrations de l’édition de 1806 (l’Enfance, le Passage du torrent, le Naufrage et les Tombeaux) ainsi qu’une illustration de MOREAU le Jeune, Les Enfants de Léda (1789). Sont également jointes une carte d’époque de l’Ile de France indiquant l’emplacement des lieux de l’action et une peinture de la ville de Port-Louis, de Louis GARNERAY. Le jugement de D. DUBOIS conclut à la “critique d’humeur”, rejoignant en cela ETIEMBLE qui considérait Paul et Virginie comme “un des livres les plus médiocres et les plus lus de la littérature française. Et de conclure : s’interroger sur les raisons d’un tel engouement relève de la sociologie des lettres. Comme pour la première édition du LP, c’est une illustration du Passage du torrent qui  a été choisie pour la couverture. Mais non plus celle de l’édition Curmer, par JOHANNOT. Celle de l’édition de 1806, par GIRODET, peintre des Funérailles d’Atala, appartenant à l’école de DAVID. La reproduction du dessin, gravé par ROGER, figure intégralement au dos de la page de titre. On y voit un Paul très athlétique et à demi nu (un pantalon roulé jusqu’aux genoux) faisant franchir de véritables chutes d’eau à Virginie, à califourchon sur son dos. Le contact des corps ne se limite plus à celui des deux têtes, comme c’est le cas avec JOHANNOT. L’impétuosité des flots, la tourmente des vents qui agitent arbres et cheveux, tout comme le caractère sauvage du paysage, suggèrent sans ambiguïté la violence des sentiments qui agitent les personnages. La vignette de la couverture, qui représente à peine la moitié d’une page (elle-même de petite dimension, 16,5 x 11cm), recadre le dessin, le réduisant à un plan moyen , centré sur les deux personnages en buste. Paul a les cheveux très noirs et une culotte rouge vif. Tandis que Virginie, dont les cheveux blonds sont entourés d’un turban blanc, est revêtue d’une robe légère bleue. L’image produit une impression romantique immédiate, le rouge et le noir étant, par ailleurs, repris par les titres et différents traits.

 

3 - Entre 1990 et 1993, cinq éditions viennent témoigner d’un regain d’intérêt porté au XVIIIème siècle et à l’œuvre.

            - 1990, réédition chez GALLIMARD de l’édition établie par Jean EHRARD, sans autre modification qu’un changement de couverture, à l’opposé de celle de 1984. Au lieu du thème idyllique de L’Enfance, le choix s’est porté cette fois sur Le Naufrage, attestant de la sorte un glissement certain du centre d’intérêt, avec la reproduction d’une tapisserie des Manufactures de Nantes réalisée vers 1800. Comme dans l’édition précédente, l’image est imprimée sur le même modèle, sous forme de vignette occupant plus de la moitié de la surface de la page. Mais une particularité en accentue l’impression de désordre et de chaos : le dessin déborde du cadre de la vignette. Le coloris, du bistre au rouge, concourt lui aussi à la même tonalité tragique. La tempête fait rage. La falaise sur laquelle a été construit un phare s’effondre sous l’effet de vagues démesurées qui soulèvent une barque de sauvetage amarrée et, à l’arrière plan, un navire est en perdition, le mât brisé et les voiles arrachées. A la proue de celui-ci, on devine Virginie, un bras levé vers le ciel, qu’un marin tente de dévêtir. Au premier plan, quatre personnages. expriment par leur pantomime les sentiments éprouvés à ce spectacle. Une première femme, à droite et de dos, lève un bras vers le bateau tout en détournant la tête d’horreur. Légèrement à gauche, une autre femme s’évanouit, soutenue par une troisième femme qui tente de lui prodiguer des paroles apaisantes, tandis qu’un homme à tricorne, vêtu de noir (le vieillard “philosophe”)lui prend la main. La scène, très théâtralisée bien que fidèle au récit reproduit sur 4ème de couverture, est à la fois tragique et pathétique. Elle ne peut qu’ébranler le lecteur et lui arracher des larmes .

            - 1991. Une nouvelle collection fait son apparition, chez PRESSE POCKET, intitulée “Lire et voir les classiques.” Paul et Virginie y paraît sous le numéro 6041 avec une Préface et des Commentaires de Jean DELABROY. Comme son nom l’indique, l’originalité de cette collection est d’associer textes et images au moyen d’un double dossier. D’abord un cahier iconographique central en couleurs, comportant quatre volets ainsi que le suggèrent les quatre vignettes qui figurent sur la couverture entre les lignes de l’incipit du roman : une iconographie relative à l’esclavage au XVIIIème siècle (c’est une nouveauté), une autre ayant trait à l’auteur, une troisième concernant les illustrateurs et la dernière relative aux adaptations cinématographiques contemporaines. En second lieu, cette collection propose un dossier littéraire, en fin d’ouvrage, rassemblant un corpus de textes allant de “La Mort d’Atala”, de CHATEAUBRIAND, à “Trois poésies en l’honneur de Virginie”, de Francis JAMMES. La 4ème de couverture reproduit, sous forme de vignette, un tableau représentant Virginie morte, aux pieds de Paul accompagné de Domingue et du chien Fidèle. On songe ici à la mort de Manon (Lescaut) et l’on déplore, comme c’est le cas pour certaines planches du dossier iconographique, l’absence de références concernant l’illustration. Cette édition est pourtant la seule à présenter la planche réalisée par François GERARD (peintre de la famille royale et de la cour sous Napoléon) pour l’édition de 1806, L’Arrivée de M. de la Bourdonnais.

            - 1992, réédition chez GARNIER-FLAMMARION de l’édition de 1966 établie par Robert MAUZI, professeur à l’Université de Lyon, avec Préface, Biographie et Bibliographie. La couverture est originale. En premier lieu parce que le nom de l’auteur apparaît en caractères aussi importants que ceux du titre. Ces indications occupent la moitié supérieure de la couverture, la moitié inférieure étant occupée par une vignette tout aussi originale puisqu’il s’agit d’une image populaire du XVIIIème siècle, de LETOURMY, à Orléans. Son titre explicatif reflète le souci didactique de la période révolutionnaire : “Adolescence de Paul et Virginie : portrait de l’amour et de la constance de ces deux enfants ingénus”. Réalisée en quadricolore (rouge, jaune, bleu, vert), l’image fait figurer côte à côte les deux enfants (sous le jupon), les deux mères (amies) et le vieillard. Ce dernier, plus maître d’école que vieillard, indique d’un geste du bras l’exemple à suivre par les enfants. Les gestes sont stéréotypés et le tracé naïf, quelques branches, quelques nuages  et un pan de cabane suggérant le décor tropical. La 4ème de couverture se limite à une citation valorisante de SAINTE-BEUVE en cinq lignes, issant Bernardin de SAINT-PIERRE au statut des plus grands peintres : “le Raphaël (pour l’imagerie pieuse ) et le Claude Lorrain (pour son côté virgilien) des Iles Fortunées.”

            - 1992, 2ème réédition de l’édition EHRARD de 1984, chez GALLIMARD, sans autre modification qu’une troisième couverture. Après le paradis de l’enfance, la tragédie du naufrage, c’est la piété de Virginie qui est maintenant soulignée, indirectement. Le choix s’est porté sur un peintre moralisateur du XVIIIème siècle, GREUZE, avec la reproduction d’un tableau intitulé “La Prière du matin” (Musée Fabre, Montpellier). On y voit une très jeune fille, les cheveux dénoués et en vêtement de nuit découvrant généreusement une épaule dont la carnation sensuelle fait songer à BOUCHER. Elle est agenouillée en position de victime suppliante, les mains croisées et les yeux au ciel, au pied d’un lit que l’on devine et dont un lourd drapé recouvre le mystère. Un violon et un livre entrouvert sur une table, à l’arrière plan, suggèrent d’autres plaisirs ou, pour le moins, d’autres occupations beaucoup moins pieuses. Certes le tableau de GREUZE est  détourné puisqu’il semble désigner ici Virginie. Son aspect très trouble en fait néanmoins l’illustration parfaite du point de vue défendu par Jean EHRARD concernant la sensualité du roman de Bernardin de SAINT-PIERRE et de “l’attention clinique que cet auteur a portée “au mal inconnu” de Virginie”, qui revient à aborder “un sujet neuf, la puberté féminine”. Pour la première fois, la couverture ne fait plus référence au couple, mais à Virginie seule. Comme Manon supplantant le chevalier Des Grieux, c’est sur elle que se déplace l’intérêt.

            - 1993, une nouvelle chaîne de distribution, MAXI LIVRES (Booking International Paris) propose, dans sa collection “Classiques français”, une édition très bon marché qui s’en tient au seul texte, accompagné du péritexte initial et de deux pages de présentation de l’auteur. La maquette de couverture est un chromo, une image populaire du XIXème siècle représentant Virginie morte que pleurent Paul et Domingue, tous deux à genoux. Conformément au texte, Virginie serre dans une main, sur sa poitrine, le portrait de Paul. Sa tête repose sur les genoux de Domingue qui exprime sa douleur avec force larmes et gestes désordonnés. A l’opposé, Paul, en tenue de planteur (notons-le), un genou à terre, manifeste plus de retenue en se voilant la face d’une main. Un jeune garçon (le narrateur à qui l’histoire a été racontée) s’appuie sur son épaule. L’image est coloriée et occupe la moitié de la page. Sur la partie supérieure, d’un bleu marial uniforme censé figurer le ciel, se détache un encadré rose sur lequel figure, en première place et, pour la première fois, en très grosses capitales, le nom de l’auteur. Le titre n’a droit, lui, qu’à des minuscules et à des caractères de taille réduite. Une vignette reprend, sur la 4ème de couverture, le visage de Paul et son geste de la main au dessus d’un court texte de présentation du roman. En toute cohérence avec la vignette larmoyante évoquant le topos de la “belle mort”, le texte rappelle qu’un véritable naufrage a été à l’origine du roman...

 

4 - Les deux dernières éditions en 99-00 :

            - 1999. Une troisième édition du LP voit le jour (LP7 n° 4166) établie par J-Michel RACAULT, professeur à l’Université de la Réunion. Cette édition est maintenant accompagnée d’une très importante Introduction, d’un Glossaire (c’est une “première”), d’une Chronologie synoptique (qui mêle, pour la première fois, elle aussi, la biographie de l’auteur, l’histoire coloniale de l’île de France et la chronologie interne de l’action romanesque), d’une Orientation bibliographique, d’Annexes (fragments manuscrits de B. de SAINT-PIERRE) et de Notes, elles aussi très fournies, en bas de pages. Enfin, cet ensemble est complété par huit illustrations : trois cartes d’époque de l’île de France, quatre illustrations de MOREAU le Jeune ( Le Jupon bouffant déjà évoqué et trois autres planches non évoquées jusqu’alors : L’Esclave marronne, Paul et Virginie perdus,  et Les Adieux). La huitième et dernière illustration est la gravure de VERNET, “La mort de Virginie”. L’Illustration qui a été choisie pour la couverture figurait déjà dans le dossier iconographique de l’édition PRESSE POCKET. Il s’agit (comme nous l’apprendrons seulement avec l’édition LIBRIO) d’un tableau se trouvant au Musée des Arts africains et Océanien. Ni la date ni le nom du peintre ne seront indiqués. La scène illustre le moment où, après s’être perdus en forêt, les deux jeunes gens sont retrouvés par Domingue, précédé lui-même du chien Fidèle. Virginie, au premier plan à droite, est en prière dans une position qui rappelle celle du tableau de GREUZE. Elle s’appuie contre une des jambes de Paul qui, debout et très protecteur, lui entoure l’épaule d’un bras. Paul dirige son regard vers Domingue qui apparaît bras tendus, à l’arrière plan à gauche de l’image, auréolé d’une lumière qui éblouit Paul. Si GREUZE a été évoquée à propos de Virginie, la précision botanique du détail ferait maintenant penser à DURER, tandis que Claude GELEE dit Le Lorrain pourrait être, à son tour, évoqué pour la lumière irradiante qui nimbe les personnages. Une théâtralité évidente a présidé à la composition de l’image en deux parties qui valorise le personnage du Noir et son entrée en littérature.

            - 2000, réédition par LIBRIO de l’édition de 1995 qui avait été rapidement épuisée . Sous forme d’une mince plaquette (13,5 x 20,5), le texte du roman est isolé pour être proposé au prix de 10 FF. Un motif floral emprunté au tableau du Musée des Arts Africains et Océaniens a été isolé, puis reproduit en damier pour former le cadre des 1ère et 4ème de couverture. Au centre de la 1ère de couverture, un recadrage en plan moyen isole les deux personnages principaux, en  inversant la direction initiale du mouvement de Paul qui regarde maintenant, de façon dynamique, vers la droite puisque plus rien ne justifie son mouvement vers la gauche. Un carton, sur fond vert foncé, indique le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage suivi de l’indication “Roman”. Sur la 4ème de couverture, un nouvel encadré du même vert présente en quelques lignes l’auteur, tandis que trois petites “strophes” amorcent le récit, soulignant le bonheur de vivre en harmonie avec la nature (en cohérence avec le motif floral retenu) et suspendant l’évocation du récit au moment de la séparation.

 

CONCLUSION :

            Cette présentation des « différentes images d’un Ailleurs » sur lequel ouvrent les illustrations de Paul et Virginie depuis les premières éditions jusqu’aux  d’éditions de poche des trente dernières années, si elle n’a pas la prétention d’être exhaustive, témoigne toutefois d’un regain d’intérêt universitaire. Elle révèle également une évolution dans la réception de l’œuvre et donc d’un nouveau regard sur l’œuvre, comme nous avons tenté de le monter. “Chef-d’œuvre incontesté devenu classique à usage scolaire”, pour reprendre les termes de J-M. RACAULT, “voire “morceau d’époque” tout au plus justifiable d’une indulgence amusée”, la complexité de l’œuvre, son ambiguïté et ses contradictions en font actuellement “un territoire neuf à redécouvrir”. Les premières couvertures que nous avons analysées destinaient l’ouvrage à un public de dames (jeunes et sentimentales de préférence) et à des enfants (désireux d’acquérir une culture générale par la connaissance des chefs-d’œuvre de la Littérature). Avec l’édition EHRARD, un tournant s’amorce, l’intérêt change, l’ouvrage se destine maintenant à un public instruit qui porte un regard critique et historique sur l’œuvre. Cette évolution est particulière sensible si l’on suit les trois éditions successives du Livre de Poche dont le parti-pris initial de proposer une édition illustrée ne sera jamais abandonné, mais qui réduira la trentaine d’illustrations de JOHANNOT (édition Curmer de 1838) à cinq illustrations (de MOREAU le Jeune et de VERNET) et à trois cartes d’époque. Les illustrations ont joué un rôle déterminant dans le succès de Paul et Virginie, à l’origine puis pendant tout le XIXème siècle. Néanmoins cette imagerie courrait le risque de réduire le texte à un répertoire de poncifs : la connaissance de l’œuvre se limitant alors à quelques “tableaux” auxquels se référent les couvertures. Elles jouaient sur la séduction, faisant appel à la sensibilité des lecteurs. La contextualisation d ‘un récit se situant au sein d’une société pratiquant l’esclavage peine à émerger. Elle s’impose néanmoins progressivement. Et si le véritable ailleurs de Paul et Virginie , était à chercher du côté du non dit et du voilé ?

 

                                                                                                                                                                                                                     Scarlett JESUS,  19 avril 2004

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