La Pool Art Fair Guadeloupe : un big Baz’Art à deux encablures du M’ACTe

La Guadeloupe met l’Art à la portée du Peuple..

Terminal de Croisières, Quai Foulon, Pointe-à-Pitre les 17, 18 et 19 juin 2016.

Après Bouillante (2011), Gosier (2012, 2013) et désormais Pointe-à-Pitre, s’est tenu pour la 7ème année consécutive un événement désormais inscrit dans le calendrier culturel des manifestations qui font date en Guadeloupe. Un rituel de juin, convivial, faisant suite à un mois de mai généralement agité, et qui se situe entre les R.V. aux Jardins et la Fête de la Musique. Instaurant, à travers une Fête populaire dédiée à l’Art, un « Pool » qui permet à « Frères Indépendants » de tisser des liens entre la Guadeloupe, la Martinique, New-York et Miami.

Il a fallu, pour Thierry Alet, concevoir un dispositif architectural complexe, de façon à répartir les 1200 m2 du Terminal de croisière. L’objectif était d’accueillir au mieux les 63 « stands » ayant vocation à abriter plus d’une centaine d’exposants qui, par leur présence, vont témoigner de la vitalité de l’art en Guadeloupe. L’agencement astucieux de cimaises a permis d’isoler chacun des univers artistiques, tout en favorisant le passage de l’un à l’autre permettant une déambulation en quelque sorte initiatique. Ainsi conçu l’espace semble vouloir reproduire le dédale des ruelles et cours des quartiers populaires périphériques de la ville. A l’image de cet art urbain que met à l’honneur le visuel d’invitation choisi, une œuvre emblématique de Bansky, invité d’honneur. En témoigne aussi la présence de nombreux peintres se réclamant plus ou moins du street art et dont l’art se mêle à celui de jeunes graffeurs (Steek, Gwen B, Mizer, Meak, Obsek), eux aussi peintres à leurs heures. 

Alors que le « Pool » met à l’honneur la culture urbaine, le M’ACTe, parallèlement, a fait le choix pour la Fête de la Musique de proposer un Cycle danse-musique-conférence, intitulé « Mémoires urbaines ». Une même orientation, à la fois artistique et politique.

Faisant face à la mer, le Terminal de croisières où se situe l’événement suggère symboliquement une incitation à aller vers l’Ailleurs, l’Inconnu, mais aussi l’Autre. Donnant l’image d’une île, non pas repliée sur elle-même, mais ouverte à des rencontres et à des échanges. La présence de la vénézuélienne Karen Arletta, élargit les contours de la Caraïbe ; d’autres artistes, comme Thoutnefer (Ruddy Marc Roquelaure), se définissent comme des nomades, à l’image d’un collectif du même nom. L’ensemble projetant, symboliquement, « la Possibilité d’une île » dans laquelle se côtoient des imaginaires différents, et où se rencontrent artistes confirmés et débutants avides de conseils, spécialistes de l’art et public avouant son ignorance totale de l’art. 

La conception de cette manifestation offre la possibilité, pour la population d’une île sans véritable Musée d’Art, d’une réflexion portant à la fois sur l’Art, sur de multiples pratiques artistiques et sur un Art contemporain qui se veut post colonial. Un art jeune, à l’image de la vitalité et de la créativité affichées de nombreux « débutants », jeunes ou moins jeunes, autodidactes ou diplômés qui s’adonnent à des formes d’art populaires et parfois proches de l’artisanat, utilisant toutes sortes de matériaux locaux (tuf, fibres de coco, eau de café, etc) ou revisitant des objets usuels (ti ban, boite à crabe). Pouvant offrir leurs productions à des prix très abordables (entre 35 et 200 euros). Le choix est vaste et le visiteur peut repartir avec le pan d’un graffiti mural (réalisé sur toile) ou succomber à un coup de cœur pour une toile avoisinant les 3500 euros. Un investissement que suggérait, parallèlement, la mise aux enchères par des particuliers de toiles de peintres patentés antérieurement acquises (signées Michel Rovelas, Alain Joséphine ou Nicole Réache) et pour lesquelles les propriétaires escomptaient une plus value. La Pool Art Fair est tout cela à la fois, un lieu d’exposition, d’initiation à l’Art mais aussi un marché où se construit la côte des artistes. L’objectif, et c’est très clair, est aussi d’aider à la professionnalisation de ce milieu.

Si la manifestation n’est pas ouvertement élitiste, les artistes ont néanmoins été conseillés et leurs œuvres sélectionnées. Seuls ou à plusieurs, les particuliers pouvaient louer un stand, soit sur leurs propres deniers, soit en bénéficiant -ce fut le cas pour six d’entre eux- d’une « bourse » (offerte par un sponsor ou une collectivité). Au final la prise de risques s’est avérée rentable puisque de nombreux participants avouent avoir vendu, et même bien vendu. D’autant que, l’entrée étant gratuite, le public est venu en très grand nombre. Beaucoup d’enfants étaient présents qu’ils soient venus accompagnés de leurs parents, ou de leurs enseignants (144 scolaires enregistrés). En 2015 la manifestation avait attiré 3000 visiteurs, elle a vraisemblablement dépassé les 4.500 entrées cette année. Une belle progression qui atteste que celle-ci répond à un réel besoin.

Reste que l’appellation de « Salon International d’Artistes » peut interpeler. Certes la dimension « internationale », est revendiquée à juste titre. Que ce soit, tout d’abord, avec la référence à Bansky, dont seuls les innocents pouvaient attendre la venue. Mais aussi à travers la présence d‘artistes tels que Karen Arletta (Venezuela), Shepard Fairey (Toronto), Francis Eyck (Saint-Martin), José Legrand (Guyane) ou encore Michelle Arretche et Robert Mancsour (Martinique). Ajoutons à ceux-ci, Marie Aimer et Romain Ganer, représentants de la Diaspora. Enfin, surtout, notons la présence de trois conférenciers de dimension internationale, Kathy Alliou (Beaux Arts de Paris), Daniella Fifi (Columbia University, New York) et Omar Lopez (Art Basel de Miami). 

Parler de « Salon », ne doit pas être entendu au sens des Salons (ceux de l’Académie royale de peinture et de sculpture) dont Diderot rendit compte de 1859 à 1881. Ces Salons, exposant chaque année des œuvres récentes sélectionnées par un jury, perdureront au XIXème siècle, avec leur pendant, le « Salon des Refusés ». Désignant la Pool Art Fair, le Salon évoque plutôt le Salon de l’Agriculture (ou celui des Antiquaires) et renvoie au terme anglais de Show servant à désigner une « exposition temporaire et périodique ».

Ce Big Baz’Art, très bien orchestré, a réussi son pari : faire venir à l’Art le public guadeloupéen. Lors du vernissage, le jeudi soir, la Fête de l’Art s’ouvrait avec une prestation lyrique de Sabine Clémençon et une séance en live de body painting, avec le plasticien Cédric Boucart et la danseuse Nelly Clio Montella, avant de se prolonger, fort tard dans la soirée, avec un DJ, « The place to be ». Si les retombées économiques sont indéniables, comme en témoigne l’association de nombreuses entreprises, conscientes des enjeux en présence, ainsi que les ventes réalisées, des retombées à plus long terme, concernant la promotion des artistes sont attendues. Par delà cet aspect économique, il convient de souligner la confiance que ces quatre-vingts artistes, et non des moindres pour certains (François Piquet, Jean-Marc Hunt, Charles Chulem, Thierry Petit-Lebrun, Benito Valadié), ont accordés à Thierry Alet (certains revenant d’une année à l’autre). 

Pour conclure, on notera, pour s’en réjouir, le rapprochement que favorisa cette opération entre des artistes trop souvent victimes de leur ego. En témoignent les stands partagés à deux ou plus, ou encore la prise en charge de stands par des regroupements d’artistes (Nomades) ou des galeries (Kreol West Indies). Soyons donc délibérément optimiste. On veut y croire : l’Art peut avoir un bel avenir dans une Guadeloupe où les artistes semblent vouloir former le projet de constituer une communauté solidaire.                                                           

                                                                                                                                 Scarlett Jesus, 23 juin 2016, membre d’AICA sc et du CEREAP.

Madlis et Pakis : "La Porte du non retour".

Propulsé par Viaduc Mon site.fr - © Tous droits réservés
Ce site est propulsé par Viaduc